LOURDES

LA VILLE DE LOURDES ET SON HISTOIRE : SELON EMILE ZOLA

Roman littéraire_l’essentiel à retenir : Lourdes (Emile Zola- 1893-Edition de Jacques Noiray)

Réédition chez Gallimard- 1995

 

 

Vue d’ensemble sur Lourdes

Il faut d’abord bien comprendre qu’aux XIXe siècle, La Société Nationale des Chemins de Fers -SNCF- attribuait des couleurs particulières à ses trains : c’est à dire une couleur pour chaque train. Et le jour J, ce fameux jours du 23 août annuel c’est ce train blanc qui incarna le plus l’intérêt des français pour la ville de Lourdes. Pourquoi ? C’est celui-là qui transporta les malades, les invalides… Les incurables pour les médecins à l’esprit de raison de ce XIXe siècle. Mais ces incurables étaient croyants…. à tel point que nous autres, chrétiens du XXIeme siècle arriveriont à peine à atteindre ne serait-ce que 1/4 de leur foi. Les trains furent composés de trois classes : la 3e classe pour le petit peuple, les « incurables », les paysans et ouvriers etc. La 2e classe pour le bourgeois et tous ceux qui ont pu créer leur affaire malgré leurs antécédants familiaux. La 1ère pour les fortunés, les vocations intellectuelles, bref les riches de naissances. Et bien sûr, tous ceci est une affaire de tarifs, et c’est en cela que l’on arrive à distinguer les catégories de populations, selon leur niveau de revenu ; le moyen qu’ils ont de s’offrir tel billet plutôt que tel autre pour avoir la place qu’ils veulent occuper dans leur wagon.

Les trains n’étaient pas aussi rapides que maintenant. Aujourd’hui on mettrait, allez, 4h à tous cracher de Paris-Gare de Lyon à Lourdes ! Il y a trois siècles, il fallait compter une semaine. 20h à 25h environ. J’imagine déjà le sourire du lecteur de mon billet en lisant ces quelques lignes.

Contrairement aux idées reçus, l’histoire de Lourdes ne commencent pas…à Lourdes ! Eh non ! Mais bel et bien à la gare de Paris-Gare de Lyon. Car c’est là que le train blanc commence à prendre ses passagers. Le 23 août de chaque année de ce XIXe siècle, ce train blanc se prépare à quitter le quai à 10h. Nous retiendrons quelques personnages du livre de Zola, des personnages tous aussi importants parmis tant d’autres :

  • Marie Guersaint, femme invalide mais de grande foi : un personnage inspiré d’une histoire vraie en la personne de Melle de Fontenay guérie miraculeusement d’une chute de cheval en 1874 ; paralysie des jambes…des similitudes physionomiques et attitudes similaires : le personnage est dans son chariot d’invalide et porte aux pieds des pantoufles ; possède une grande foi et deviendra guérie dès la fin du pélérinage, retrouvant ses jambes.
  • Son père architecte, Pierre Guersaint.
  • Pierre Froment, prêtre de vocation mais…qui ne croit plus vraiment ; une représentation littéraire de son auteur Zola incarnée dans ce personnage ; il est témoin de Bernadette Soubirous qu’il a très brièvement rencontré, et a des sentiments pour Marie Guersaint. Il est prêtre et accompagne les malades dans leur voyage depuis Paris ; malgré son penchant pour les explications rationnelles sa vocation l’incite à accompagner les pélerins dans la foi.
  • Le docteur Chassaigne à l’inverse de Pierre : un ancien athée, esprit de raison au départ, devenu croyant par la suite. C’est sa situation de veuf qui lui a donné ce souffle de foi religieux ; il perd sa fille, puis sa femme et choisit de vivre à Lourdes auprès de celles-ci qui sont enterrées dans cette ville.
  • L’abbé Judaine était curé de Saligny, une petite commune de l’Oise. Grand, fort, il avait une large face rose, encadrée de boucles blanches ; et on le sentait un saint-homme, que jamais la chair ni l’intelligence n’avait tourmenté. D’une innocence tranquille, il croyait fermement, absolument, sans lutte aucune, avec sa foi aisée d’enfant, qui ignorait les passions. Depuis que la Vierge, à Lourdes, l’avait guéri d’une maladie des yeux, par un miracle retentissant dont on parlait toujours, sa croyance était devenue encore plus aveugle et plus assidue, comme si il était trempée d’une divine grattitude.
  • Le père Dargelès qui appartenait à l’ordre des pères de l’Immaculée Conception, installés à Lourdes par l’évêché, et qui étaient les maîtres absolus.

Quelques institutions de Lourdes connues du grand public de ce XIXe siècle qu’il ne faut pas négliger de présenter :

  • L’Association de Notre-Dame-du-salut avait été fondée par les pères augustins de l’Assomption, après la guerre Franco-russe de 1870, dans le but de travailler au salut de la France et à la défense de l’Eglise, par la prière commune et par l’exercice de la charité ; et c’étaient les membres, qui, provoquant le mouvement des grands pélérinages, avaient particulièrement créé, et sans cesse élargi depuis 20 ans, le pélérinage national qui se rendait chaque année à Lourdes, vers la fin du mois d’août.
  • Il y avait aussi l’Hôpital de Notre-Dame-des-Douleurs, bâti par un chanoine charitable, et inachevé, faute d’argent ; c’est un vaste bâtiment de 4 étages, beaucoup trop haut, où il est difficile de monter les malades venus à Lourdes pour l’occasion. D’ordinaires dans les débuts du pélérinage du XIXe siècle, une centaine de viellards infirmes et pauvres l’occupaient. Mais, à partir de ce pélérinage national de 1892, ces vieillards furent abrités ailleurs pour 3 jours, et l’hôpital est loué aux pères de l’Assomption, qui parfois y installent 5 à 600 malades. On a beau, d’ailleurs les y entasser, les salles restent insuffisantes. On distribue les 400 malades restants : les hommes à l’hôpital du salut, les femmes à l’hospice de la ville. En ce matin du 23 août, sous le soleil levant, la confusion était grande, dans la cour de sables, devant la porte que gardaient 2 prêtres. Depuis la veille, le personnel de la direction temporaire avait pris possession des bureaux, avec un luxe de registres, de cartes, de formules imprimées.

D’autres dames hospitalières arrivaient, une ruche débordante d’abeilles travailleuses, pressées de se mettre à la besogne. C’était même une cause de confusion de plus, ce trop grand nombre d’infirmières, venues du grand monde et de la bourgeoisie, avec une ferveur de zèle où se mélait au fond, la vanité. Elles étaient plus de 200. Comme chacune, à son entrée dans l’Hospitalité de Notre-Dame-du-Salut, devait faire un don, on osait en refuser aucune, de crainte de târir les aumônes ; et leur nombre croissait d’années en années. Heureusement, il y en avait parmi elles, à qui il suffisait de porter au corsage la croix de drap rouge, pour que, dès leur arrivée à Lourdes,  elles avaient l’autorisations de partir en excursions.

Par ailleurs la ville de Lourdes n’était pas seulement religieuse, spirituelle, mais aussi économique, commerciale. De toutes parts, on achetait, on achetait presque autant qu’on mangeait, pour rapporter un souvenir de cette kermesse sainte. Et la note vive, la gaieté de cette âpreté commerciale, de cette bousculade des marchands, venait encore des gamins, lâchés au travers de la foule, et qui criaient « Le journal de la Grotte ! Le numéro parue ce matin ! Deux sous, Le Journal de la Grotte ! »

Au premier coup des incantations, la Basilique se mit à sonner de ses cloches, et la paroisse se trouvant à l’opposé venait de répondre ; et, maintenant, c’étaient les couvents, les uns après les autres, qui se joignaient aux sonneries croissantes. La cloche cristalline des carmélites se mêlait à la cloche grave de l’Immaculée Conception, toutes les cloches joyeuses des soeurs de Nevers et des dominicaines sonnaient à la fois. Par les beaux jours de fête, des vols de cloches passaient ainsi du matin au soir, à plein aile, au dessus des toitures de Lourdes.

L’été, ce n’était que la saison brutale, les foules foraines des grands pélérinages, la ferveur bruyante des miliers de pélérins accourus, priant et criant à la fois. Mais, dès l’automne tombaient les pluies, les pluies diluviennes qui battaient le seuil de la Grotte, pendant de longs jours ; et, alors, venaient les pélérinages lointains, des indiens, des malais, jusqu’à même des chinois, de petites troupes silencieuses dans l’extase qui s’agenouillaient dans la boue, sur un signe des missionnaires. Puis, c’était l’hiver, décembre avec ses froids terribles, ses épaisses tombées de neige barrant les montagnes. Des familles prenaient alors leurs quartiers au fond des hôtels déserts, des fidèles se rendaient quand même chaque matin à la Grotte, tous les amants du silence, désireux de parler à la Vierge, dans la tendre intimité de la solitude. Et c’était enfin, le réveil du printemps, le Gave roulant avec un fracas de tonnerre les neiges fondues, les arbres reverdissant sous la poussée de la sève, tandis que les foules de retour envahissaient de nouveau bruyamment la Grotte étincelante, dont elles chassaient les petits oiseaux du ciel venus se reposer là, dans le calme jusqu’alors.

Pour Lourdes entier, où l’on comptait une cinquantaine d’hôtels, le nombre de messes dites montait à plus de 2000/jour. Des messes de 2 mn environ non stop, de 6h du matin à 0h00 du jour suivant (difficile à croire, pourtant, c’est ce que Emile Zola affirme). Pour la ville l’entrée était libre, le mystère s’ouvrait pour tous, aux incroyants comme aux fidèles, à ceux que la curiosité les poussait à venir comme à ceux qui pénétraient là, le coeur défaillant d’amour. Beaucoup restaient ahuris, ne s’inclinaient même pas, examinaient les choses, avec la sourde inquiétude des indifférents égarés dans l’inconnu redoutable d’un sanctuaire, la Basilique. Mais les plus fidèles d’entres-eux se signaient, jetaient parfois des lettres dans la Grotte, déposaient des cierges et des bouquets, baisaient le roc, au-dessous de la Vierge, ou bien frottaient à cette place des chapelets, des médailles, les menus objets de piété, que ce contact suffisait à bénir. Tout le vaste espace entre les cordes, était empli par les 1000 à 1200 malades que le pélérinage national avait amenés ; et c’était, sous le grand ciel pur, dans la journée radieuse, le plus navrant pêle-mêle qu’on pût voir. Et toutes les maladies y étaient, l’affreux défilé qui, 2 fois/jour, sortait des hôpitaux pour traverser Lourdes épouvanté.

Fallait-il croire qu’une foule n’était plus qu’un être, pouvant décupler sur lui-même la puissance de l’autosuggestion ? Pouvait-on admettre que, dans certaines circonstances d’exaltation extrême, une foule devint un agent de souveraine volonté, forçant la matière à obéir ? Cela aurait expliqué comment les coups de guérison subite frappaient, au sein même de la foule, les plus sincèrement exaltés. Ah ! Et cette Basilique, que de cérémonies y avaient déjà développé leur pompe ! Jamais le culte, jamais la prière ni les chants n’y cessaient. D’un bout de l’année à l’autre, l’encens fumait, les orgues grondaient, les foules agenouillées priaient de toute leur âme. Au fond de pauvres chambres nues, en face de grabas douloureux, dans la chrétienté entière, la Basilique s’évoquait avec son flamboiement de richesses, comme un rêve de promesse et de compensation, comme la fortune même, le trésor de la vie future, où les pauvres entreraient certainement un jour, après leur longue misère d’ici-bas.

Vient enfin le jour du retour vers Paris comme tous les ans, un mardi, le dernier jour du pélérinage national, le 30 août ; et, sans doute les pélerins profitaient goulûment des dernières heures, revenaient de la Grotte, y retournaient en pleine nuit, tâchaient de violenter le Ciel par leur agitation, sans besoin aucun de repos. Ah ! La triste humanité ! Que cela était bon, de la voir un peu consolée et ravie !  Et qu’importait, si ses grandes félicités de quelques secondes lui venaient de l’éternelle illusion ! Si la vieille ville criait, par rage de ne ramasser que les miettes, elle était heureuse encore de cette aubaine ; et les libres penseurs eux-mêmes, qui battaient monnaie avec les pélerins, comme tous le monde, se taisaient, mal à l’aise, effrayés, dès qu’on était trop de leur avis sur les côtés fâcheux du nouveau Lourdes. Toujours la même histoire recommençait : une apparition, une bergère qu’on persécutait, qu’on traitait de menteuse, puis une sourde poussée de la misère humaine affamée d’illusion, et alors la propagande, le triomphe du sanctuaire rayonnant comme un phare, et ensuite le déclin, l’oubli, quand un autre sanctuaire naissait du rêve extasié d’une autre voyante. Il semblait que le pouvoir de l’illusion s’usait, qu’il fallait, au travers des siècles, la déplacer, la remettre dans de nouveaux décors, dans une nouvelle aventure, pour en renouveler la puissance. La Salette avait détrôné les vierges sculptées de bois et de pierre qui guérissaient, Lourdes venait de détroner La Salette, en attendant d’être elle-même détrônée par Notre-Dame-de-Demain, celle dont le doux visage consolateur se montrera à nouveau à une pure enfant encore à naître.

Seulement, si Lourdes avait eu une fortune si rapide, si prodigieuse, il la devait sûrement à la petite âme sincère, au charme délicieux de Bernadette. Ici, aucune supercherie, aucun mensonge, la seule floraison de la souffrance, une fillette chétive et malade qui apportait aux peuples des souffrants son rêve de justice, d’égalité dans le miracle. Elle n’était que l’éternel espoir, l’éternelle consolation. En outre, toutes les circonstances historiques et sociales paraissaient se rencontrer pour exaspérer le besoin de cette envolée mystique, à la fin d’un terrible siècle d’enquête positive ; et c’était pourquoi Lourdes durerait sans doute encore longtemps, dans son triomphe, avant de n’être plus qu’une légende, une de ces religions mortes, au puissant parfum évaporé. D’abord, c’était la Grotte, le trou de roche au bord du Gave, un lieu sauvage de rêverie, des pentes buissonneuses, des écroulements de pierres, sans un chemin frayé ; et rien encore, pas d’embellissements, pas de quai monumental,  pas d’allées de jardin anglais serpentant parmi les arbustes taillés à la serpe, pas de Grotte arrangée, déformée, fermée d’une grille, surtout pas de boutiques d’objets religieux, cette boutique de bibelots inutiles qui était le scandale des âmes pieuses. La Vierge n’avait pu choisir un coin plus charmant pour se montrer à l’élue de son coeur, la fillette pauvre, promenant là le songe de ses nuits pénibles, en ramassant du bois mort. Puis, c’était de l’autre côté du Gave, derrière le rocher du château, le vieux Lourdes confiant et endormi. Un autre âge s’évoquait, une petite ville, avec ses rues étroites, pavées de cailloux, ses maisons noires, aux encadrements de marbre, son antique église à demi espagnole, pleine d’anciennes sculptures, peuplée de visions d’or et de chairs peintes.

L’esprit du siècle n’avait pas soufflé sur ces toits paisibles, qui abritaient une population attardée, restée enfant, toute serrée dans le lien étroit d’une forte discipline religieuse. Aucune débauche, un lent commerce séculaire suffisant à la vie quotidienne, une vie pauvre dont la rudesse conservait les moeurs locaux. Quant à la nouvelle Lourdes, ville touristique, commerciale et économique, on pouvait voir par exemple qu’une librairie étalait les dernières publications catholiques, des volumes aux titres très attachés au culte, parmis les nombreux ouvrages publiés sur Lourdes depuis 20 ans, quelques-uns avec un succès prodigieux, dont le retentissement durait encore. Mais il me faut tout de même dénoncer comme Zola l’a bien fait avant moi : il avait suffi que la superstition soufflât, que de l’humanité s’entassât, que de l’argent fut apporté, pour que cet honnête coin de terre se corrompît à jamais.

En ce jour du mardi 30 août 1892 donc, dès 14h30, le train blanc, qui allait quitter Lourdes à 15h40, se trouva en gare, le long du 2e quai. Il avait attendu 3 jours, sur une voie de garage, tout formé, tel qu’il était arrivé de Paris ; et, depuis qu’on l’avait amené là des drapeaux blancs en tête et en queue de train y étaient accrochés, pour indiquer aux pélerins, le moment venu dont l’embarquement d’ordinaire était long et fastudieux. Les 14 trains du pélérinage national, d’ailleurs, devaient repartir ce jour-là. A 10h du matin, le train vert était parti, puis le train rose, puis le train jaune ; et, après le train blanc, les autres, l’orangé, le gris, le bleu suivraient. Mais le départ du train blanc était toujours de vif intérêt, la grosse émotion de la journée, car il emportait les grands malades qu’il avait apportés, et parmis lesquels se trouvaient les bien-aimés de la Sainte Vierge, les élus du miracle.

On s’arrêtera ici, quand il s’agit de parler des affaires de Lourdes depuis le départ de Paris, son retour, les contraintes, avantages, personnages…

 

 

Récits à propos de la ville : le pélérinage national de 1892

 
 
Le 23 août 1892, le voyage à Lourdes était décidé.

C’était un enfer que ce wagon de misère et de douleur, emporté à toute vitesse, secoué par les balancements qui faisaient trébucher les bagages, les vieux vêtements accrochés, les paniers usés, raccommodés avec des ficelles ; tandis que, dans le compartiment du fond, les dix pélerines, les vieilles et les jeunes, toutes d’une laideur pitoyable, chantaient sans arrêt, d’un ton aigu, lamentable et faux. Pierre Froment, alors songea aux autres wagons du train, de ce train blanc qui transportait particulièrement les grands malades :  tous roulaient dans la même souffrance, avec leurs 300 malades et leurs 500 pélerins. Et il songea aux autres trains encore, à ceux qui partaient le même jour d’Orléans, du Mans, de Poitiers, de Bordeaux, de Marseille, de Carcassonne. La terre de France, à la même heure, se trouvait sillonnée en tous sens par des trains semblables, se dirigeant tous, là-bas, vers la Grotte sainte, amenant 30 000 malades et pélerins aux pieds de la Vierge. Et il songea que le flot de foule de ce jour là se ruait aussi les autres jours de l’année, que pas une semaine ne se passa sans que Lourdes vit arriver un pélérinage, que ce n’était pas la France seule qui se mettait en marche, mais l’Europe entière, le monde entier, que certaines années de cette grande religion il y avait eu 300 000 et jusqu’à 500 000 pélerins et malades.

Marie Guersaint, angoissé déjà avant d’être arrivé à Lourdes, à peine montée dans le train commençait déjà à se plaindre : « 22h de trajet, que c’est long ». Et c’était ainsi qu’elle se trouvait là, en 3e classe, dans le train blanc, le train des grands malades, le plus douloureux des 14 trains de toutes les couleurs qui se rendaient à Lourdes, ce jour-là, celui où s’entassaient, outre les 500 pélerins valides, près de 300 misérables, épuisés de faiblesse, tordus de souffrance, charriés à toute vapeur d’un bout de la France à l’autre.
Et c’était Blanche – soeur de la famille Guersaint- qui, en donnant des leçons de français et de piano, en courant Paris du matin au soir, dans la poussière et dans la boue, trouvait encore l’argent nécessaire aux continuels soins que Marie réclamait. Et celle-ci se désepérait souvent, éclantant en larmes, s’accusant d’être la première cause de la ruine familiale, depuis tant d’années qu’on payait des médecins, qu’on la promenait à toutes les cures aquatiques imaginables, Aix en particulier. Car maintenant les médecins l’avaient abandonnée, après 10 années de traitements et de diagnostics contradictoires : les uns croyaient à la rupture des tendons larges des jambes, les autres à la présence d’une tumeur cérébrale impliquant l’impossibilité de marcher, d’autres à une paralysie venant de la moelle ; et, comme elle refusait tout examen, dans une révolte de pucelle, qu’ils n’osaient même pas nettement questionner, ils s’en tenaient chacun à son explication, déclarant qu’elle ne pouvait guérir. D’ailleurs, elle ne comptait que sur l’aide de Dieu, devenue d’une adoration étroite depuis qu’elle souffrait. Son grand chagrin était de ne plus aller à l’église, et elle lisait la messe tous les matins. Ses jambes inertes semblaient mortes, elle tombait à une faiblesse telle, que, certains jours, sa soeur devait la faire manger. Pierre à ce moment, se rappela. C’était un soir encore, avant qu’on eût allumé la lampe. Il se trouvait assis près d’elle, dans l’ombre ; et, tout d’un coup, Marie lui avait dit qu’elle voulait se rendre à Lourdes, qu’elle était certaine d’en revenir guérie. Il y avait là, en lui, une pudeur et une pitié, car il aurait souffert de lui mentir, à elle, et il se serait d’autre part regardé comme un criminel, s’il avait anéanti d’un souffle d’explications rationnelles cette grande foi pure, qui la rendait forte contre la souffrance. Aussi, mécontent du cri qu’il n’avait pu retenir, était-il resté affreusement troublé, lorsqu’il avait senti la petite main froide de la malade prendre la sienne ; et, doucement, encouragée par l’ombre, d’une voix brisée, elle avait osé lui faire entendre qu’elle connaissait son secret, qu’elle savait son malheur, cette effroyable misère pour un prêtre de ne plus croire. Elle s’en inquiétait horriblement pour lui, jusqu’à le plaindre plus qu’elle, de sa mortelle maladie morale. Puis, comme saisi, il ne trouvait rien à répondre, confessant la vérité par son silence ; elle s’était remise à parler de Lourdes, elle ajoutait très bas qu’elle voulait le confier, lui aussi, à la Sainte Vierge, en la suppliant de lui rendre la foi. Et, à partir de ce soir-là, elle n’avait plus cessé, répétant que, si elle allait à Lourdes elle serait guérie.

On peut d’or et déjà avancé une annecdote : c’était un matin, en fouillant dans un des grands tiroirs, en bas de la bibliothèque, que Pierre avait découvert un dossier sur les apparitions de Lourdes. Il était resté surpris de sa trouvaille, il avait questionné le docteur Chassaigne, qui s’était souvenu que son ami, Michel Froment avait étudié en effet un instant avec passion le cas de Bernadette ; et lui-même, né dans un village voisin de Lourdes, avait dû s’entretenir pour procurer au chimiste qui n’est autre que le père de Pierre, une partie de ce dossier.

Pierre se souvint aussi, d’avoir lu souvent, dans les journaux, le nom de Mme Jousseur, femme d’un diplomate, et très appréciée parmi la haute société catholique de Paris. Une histoire de grande passion combattue et vaincue avait même circulé. Elle était d’ailleurs très jolie, mise avec un art de simplicité merveilleux, s’empressant d’un air de dévouement parfait, autour de sa triste soeur. Quant au mari, qui venait, à 35 ans, d’hériter la colossale maison de son père, c’était un bel homme, le teint clair, très soigné, serré dans un costume sobre noir ; mais il avait les yeux pleins de larmes, car il adorait sa femme ; il avait voulu l’emmener à Lourdes, quittant ses affaires, mettant son dernier espoir de fortune dans cet appel à la miséricorde divine.

2 des médecins, qui avaient soignés notre chère Marie anciennement, l’un croyant à une rupture des larges tendons du bas des jambes, l’autre diagnostiquant une paralysie due à une lésion de la moelle, avaient fini par tomber d’accord sur cette paralysie, avec des accidents, peut-être, du côté des muscles des jambes :  tous les symptômes y étaient, le cas leur semblait si évident, qu’ils n’avaient points hésité à signer des certificats presques conformes, d’une affirmation décisive. D’ailleurs, ils croyaient le voyage possible, quoique très douloureux. Cela devait déterminer Pierre, car il trouvait ces messieurs très prudents, très soucieux de la vérité. Il ne lui restait qu’un souvenir trouble du 3e médecin, Beauclair, un petit cousin à lui, un jeune homme d’une vive intelligence,  encore peu connu qu’on disait bizarre. Celui-ci, après avoir longuement considéré Marie, s’était inquiété de ses ascendants, l’air intéressé par ce qu’on lui contait de Mr de Guersaint, cet architecte mâtiné d’inventeur, à l’esprit faible et exubérant ; puis il avait voulu mesurer le champ visuel de la malade, il s’était assuré, en la palpant, discrètement, que la douleur avait fini par se localiser à l’ovaire gauche, et que, lorsqu’on appuyait là, cette douleur semblait remonter vers la gorge, en une masse lourde étouffante pour l’intéressée. Il paraissait ne tenir aucun compte de la paralysie des jambes. Et, dès lors, sur une question directe, il s’était dit qu’il fallait la mener à Lourdes, qu’elle y serait sûrement guérie, si elle était certaine de l’être. Il parlait de Lourdes sérieusement :  la foi suffisait,  deux de ses clientes, très pratiquantes, envoyées par lui l’année d’auparavant, étaient revenues éclatantes de santé. Seulement, cette idée que Marie rêvait son mal, que les affreuses souffrances qui la torturaient venaient d’une lésion guérie depuis longtemps, avait paru si paradoxale à Pierre, lorsqu’il la regardait agonisante et les jambes déjà mortes, qu’il ne s’y était pas arrêté, heureux simplement de voir que les trois médecins étaient tombés d’accord pour autoriser le voyage à Lourdes.

Dans le même wagon il y avait aussi deux femmes : soeur Hyacinthe et madame De Jonquière, maintenant, qui disaient connaître quelques miracles, cette longue suite de miracles, qui, depuis plus de 30 ans, fleurissaient à Lourdes, comme la floraison ininterrompue des roses sur le rosier mystique.

Le train roulait, roulait toujours, et soeur Hyacinthe se levant, tapa dans ses mains, en répêtant une fois encore qu’il était temps de chanter « l’Angélus ». Et Jamais les Ave ne s’étaient envolés dans une foi plus vive, plus attisé par le désir d’être entendu du Ciel. Et Pierre, alors, comprit brusquement, eut l’explication nette de ces pélérinages, de tous ces trains qui roulaient pour le monde entier, de ces foules accourues, de Lourdes flamboyant là-bas comme le salut des corps et des âmes. Pierre, maintenant, s’oubliait à se représenter une peinture charmante de l’ancien Lourdes, de cette petite ville pieuse, endormie au pied des Pyrénées. Une ville qui jusqu’à la vie célèbre de Bernadette Soubirous, était donc oubliée, sommeillant, heureux et lent, au milieu de sa paix séculaire locale, avec ses rues étroites, pavées de cailloux, ses maisons noires, aux encadrements de marbre.

C’est à Poitier, dès que le train fut arrêté, que soeur Hyacinthe se hâta de descendre, au milieu de la cohue des hommes d’équipe qui ouvraient les portières et des pélerins qui se précipitaient. C’était si court, cet arrêt de 30 mn, le seul avant Lourdes ! Et l’unique gaieté, au milieu des soutanes noires, des pauvres gens en vêtements usés, sans couleur précise, était la blancheur riante des petites soeurs de l’Assomption, toutes blanches et actives, avec leur couvre-tête, leur tenue sainte et leur tablier de neige. Lorsque enfin, Pierre arriva au fourgon de la cantine, vers le milieu du train, il le trouva déjà assiégé. Un fourneau à Pétrole était là, ainsi que toute une petite batterie de cuisine, sommaire. Le bouillon, fait avec des jus concentrés, chauffait dans les bassines de fer battu ; et le lait réduit, en boîtes d’un litre, n’était dillué et utilisé qu’au fur et à mesure des besoins. Quelques autres provisions occupaient une sorte d’armoire, des biscuits, des fruits, du chocolat. Mais, devant les mains avides qui se tendaient, la soeur Saint-François chargée du service, une femme de 45 ans, courte et grasse, à bonne figure fraîche, perdait un peu la tête. Elle dut continuer sa distribution,  en écoutant Pierre qui appelait le médecin, installé dans un autre compartiment du fourgon, avec sa pharmacie de voyage. Puis, comme le jeune prêtre donnait des explications, parlait d’un homme malheureux qui se mourrait, elle se fit remplacer, elle voulut constater l’agonisant, elle aussi.

Ils se dépêchèrent, les deux hommes échangeant des questions et des réponses rapides, suivis par la soeur Saint-François qui portait le bol de bouillon, pleine de prudence, au milieu des coudoiements de la foule. Le médecin était un garçon brun, d’environ 28 ans, robuste, très beau, avec une tête de jeune empereur romain, comme il en poussait encore au champ brûlé de Provence. Dès que soeur Hyacinthe l’aperçut, elle eut une surprise, une exclamation. « Comment, c’est vous monsieur Ferrand ? ». Des relations sentimentales d’antan. Un hasard seul les remettait face à face, car Ferrand n’était pas croyant, et s’il se trouvait là, c’était qu’à la dernière minute, il avait bien voulu remplacer un ami, brusquement empêché de partir. Depuis une année bientôt, il était interne à l’hôpital de la pitié, à Paris. Ce voyage à Lourdes dans des conditions si particulières, l’intéressait tout de même. Voyant qu’elle ne pouvait être utile, soeur Saint-François allait retourner au fourgon. Auparavant, elle demanda si l’homme, peut-être, ne se mourait pas tous simplement de faim -chose qui pouvaient arriver en 3e classe dans les trains du XIXe siècle- et elle n’était venue que pour offrir ses provisions. Puis, comme elle partait, elle promit, dans le cas où elle rencontrerait soeur Claire des Anges, de la faire se hâter ; et celle-ci n’était pas à 20 m, que soeur Saint-François se retourna, en montrant d’un grand geste cette soeur qui revenait seule, de sa marche discrète et menue.

soeur Claire des Anges expliqua que le père Massias, selon ce qu’on racontait, devait avoir un rendez-vous avec le curé de Sainte-Radegonde. Les autres années, le pélérinage national s’arrêtait pendant 24h : on mettait les malades à l’hôpital de la ville de Poitiers, on se rendait à Sainte-Radegonde en procession. Mais cette année là, un obstacle s’était produit, le train allait filer droit sur Lourdes ; et le père était sûrement par là, avec le curé, causant, ayant quelque affaire ensemble.

En attendant, le train n’avait plus que seule destination Lourdes. Vient le moment du départ du quai de Poitiers, un voyage long et fatiguant mais gérable et sans histoires. Puis, vient le moment où le train blanc s’approche de Lourdes ; encore 3/4 d’heures à peine, et Lourdes s’illuminait, avec son immense espoir, au fond de cette nuit si cruellement obscur et si longue. Enfin, on arrivait vraiment, les luminosités de Lourdes brillaient à l’horizon. Finalement le train arriva à quai. Le jour augmentait, une aube limpide qui blanchissait le ciel, dont le reflet éclairait la terre, encore trop noire. Mais on commencait à distinguer les gens et les choses. Marie s’intéressa à un homme de 60 ans environ, d’aspect militaire, qui se promenait parmi les malades. Une allure scandinave (aux cheveux presque blancs et taillés en brosse), il aurait eu l’air solide encore, s’il n’avait point traîné le pied gauche.  Et il s’appuyait de sa main gauche sur une grosse canne. Mr Sabathier semblait le connaître. Mr commandeur. Peut-être s’appelait-il ainsi. Mais, comme il était décoré et qu’il portait un large ruban rouge, peut-être aussi le surnommait-on ainsi, à cause de sa décoration, bien qu’il fut seulement chevalier. Personne ne savait au juste son histoire ; et il devait avoir encore de la famille quelque part, des enfants sans doute ; mais ces choses restaient vagues. Depuis 3 ans déjà, il était à la gare, chargé d’une surveillance aux messageries, une simple occupation, une petite place qu’on lui avait offert par faveur, et dont le maigre salaire lui permettait de vivre heureux. Frappé d’une première attaque d’apoplexie à 55 ans, il en avait eu une seconde deux ans plus tard, qui lui avait laissé un peu de paralysie du côté gauche. Maintenant, il attendait la troisième, d’un air d’absolue tranquilité. Comme il le disait, il était au bon plaisir de la mort, ce soir, demain, à l’instand même. Et tout Lourdes le connaissait bien, pour son penchant, au moment des pélérinages, l’habitude qu’il avait prise d’aller, tirant le pied et s’appuyant sur sa canne, à chaque train qui arrivait, s’étonner violemment et reprocher cet acharnement à vouloir à tous pris guérir.

Pour être plus précis l’arrivée de Lourdes s’est passé ainsi : l’horloge de la gare,  dont un réflecteur éclairait le cadran, marquait 3h20 du matin. Et, sous la toiture qui couvrait le quai, longue d’une centaine de mètres, des ombres allaient et venaient, résignées à l’attente. Deux des promeneurs s’arrêtèrent. Le plus grand, un père de l’Assomption, le révérend père Fourcade, directeur du pélérinage national, arrivé la veille, était un homme de 60 ans, superbe sous la pèlerine noire à long capuchon. Sa belle tête aux yeux clairs et dominateurs, à l’épaisse barbe grisonnante, était celle d’un général qu’enflamme la volonté intelligente de la conquête. Mais il trainaît un peu la jambe, pris subitement d’un accès de goutte, et il s’appuyait à l’épaule de son compagnon, le docteur Bonamy, le médecin attaché au bureau de la constatation des miracles, un petit homme trapu, à la figure rasée, aux yeux ternes et semi-ouverts, dans de gros rides paisibles. Le père Fourcade avait interpellé le chef de gare, qui sortait de son bureau en courant. Lui demandant si le train finirait par arriver sans trop de retard. La réponse ne se fit pas attendre, dans 10 mn le train arrivait. Lentement le religieux et le médecin reprirent leur promenade. Leur étonnement était qu’il ne fut jamais arrrivé d’accidents sérieux, au milieu d’une telle bousculade qu’il faudra prévoir comme tous les ans. Et le père se plut à rappeler le premier pélérinage qu’il avait organisé et conduit, en 1875 : le terrible, l’interminable voyage, sans oreillers, sans matelas, avec des malades à demi morts,  qu’on ne savait comment ranimer ; puis, l’arrivée à Lourdes, le déballage pêle-mêle, pas le moindre matériel préparé, ni brancards, ni voitures attelés à ses chevaux.

Quelle force de volonté chez l’homme de foi qui les menait au miracles ! Et le père souriait doucement à l’oeuvre qu’il avait faite. Fier et satisfait tout de même. Une oeuvre bénie tous les ans depuis 1875 : prospère. Et il assurait au médecin que cette année encore des guérisons nombreuses seront à constater à son bureau.

En observant le quai de long en large on observait surtout à droite, au bout du quai, un grouillement confus de monde. C’était de ce côté, par une porte des messageries qu’on sortait les malades. Tout un encombrement de brancards et de voitures, parmi des tas de coussins et de matelas, barrait le large troittoir devant la sortie de la gare. Et 3 équipes de brancardiers étaient là, des hommes de toutes classes sociales, spécialement des jeunes gens du meilleur monde, portant sur leur vêtement la croix rouge entouré d’orange et la bretelle de cuir jaune. Brusquement les brancardiers saluèrent. Un homme arrivait, tout blanc, à la figure épaisse et bonne, aux gros yeux bleus d’enfant naïf, c’était le Baron Suire, une des grandes fortunes de Toulouse, président de l’hospitalité de Notre-Dame-du-Salut. Il demandait s’ils avaient vu Berthaud, leur chef, c’est important. Personne ne savait. Berthaud était en fait le directeur des brancardiers de Lourdes. Et pendant ce temps, Berthaud, qui venait de s’asseoir sur un banc, à l’autre extrémité de la gare, causait avec son ami Gérard de Peyrelongue,  en attendant l’arrivé du train. C’était un homme de 40 ans, qui avait entretenu ses compétences de magistrat. Appartenant à une famille légitimiste militante -l’équivalent du modem de Bayrou- et lui-même d’opinion très réactionnaire. Il était procureur de la république dans une ville du Midi, depuis le 24 mai 1873 ; et, lorsqu’au lendemain les décrets contre les congrégations furent diffusés, il s’était démis, bruyamment par une lettre insultante, adressée au ministre de la justice. (il faut bien comprendre qu’au XIXe siècle les royalistes ou partisans de la monarchie étaient presque autant si ce n’est plus appréciés du peuple que les libéraux, ce qu’aujourd’hui en 2015 les républicains sont mieux appréciés que les socialistes. C’est la chute de Thiers à cette date, renversé par une coalition ultra-conservatrice et monarchiste qui porta au pouvoir le Maréchal Patrice de Mac-Mahon, qui provoqua la décision : Les décrets contre les congrégations ont été pris le 29 mars 1880 à l’initiative de Jules Ferry, ministre de l’Instruction publique. Ils ordonnaient la dissolution des congrégations non autorisées et la fermeture de leurs établissements d’enseignement).

Gérard de Peyrelongue n’avait pas désarmé totalement son militantisme, il croyait encore au retour des légitimistes au pouvoir -les libéraux modérés ou centristes dirait-on aujourd’hui- il s’était mis de l’Hospitalité de Notre-Dame-du-Salut en manière de protestation, il venait chaque année manifester à Lourdes, convaincu que les pélérinages étaient désagréables et nuisibles à la République, et que la Sainte Vierge seule pouvait rétablir la monarchie, dans un de ces miracles qu’elle accomplirait à la Grotte. Un légitimiste qui soutiendrait les royalistes ? Ou qui doute de lui-même ? possible. Il était petit, maigre, roux, aux joues creuses, il venait de Tarbes, où son père et sa mère venait de mourir, en lui laissant 7 à 8000 Francs de rentes. Très ambitieux, il n’avait pas découvert dans sa province la femme qu’il voulait, belle et capable de le pousser loin et haut. Aussi s’était-il mis de l’Hospitalité pour cette seconde raison, et se rendait-il chaque année à Lourdes, avec espoir vague qu’il y découvrirait, dans la foule des fidèles, parmis le flot des dames et des jeunes filles convenables, la famille dont il avait besoin pour faire son chemin dans ce bas monde. Espérant surtout une femme qui posséderait sa dot pour assurer un équilibre familiale.

Les échanges entre Gérard et Berthaud furent interrompus par le baron Suire, qui était passé une fois devant eux, sans les apercevoir, tellement l’ombre les enveloppait, dans ce recoin sans lumières. Il venait de reconnaître le rire bon enfant de l’ancien procureur de la république. Il était question des mesures à prendre dès lors que le train entrait en gare. Et pendant que Berthaud et le baron échangeait sur les détails impératifs, Gérard serrait la main à un prêtre, qui était venu s’asseoir près de lui, sur le banc. L’abbé des Hermoises, âgé de 38 ans à peine, avec une tête jolie d’abbé populaire, peigné comme l’on ne pourrait faire mieux, sentant bon, adoré des femmes. Très aimable, il venait à Lourdes en prêtre libre, comme beaucoup d’autres ; et il gardait, au fond de ses beaux yeux, la vive étincelle, le sourire d’un sceptique supérieur à toute idolâtrie. Puis, un autre prêtre de campagne étant également venu s’asseoir, il se mit à causer indulgemment avec Gérard, en lui parlant de la beauté de ce pays de Lourdes, du coup de théatre, tout à l’heure, quand les montagnes apparaîtraient, au lever du soleil.

Le train blanc étaient à quai, les malades fut pris en charge par le personnel médical, les religieuses et les prêtres, et les brancardiers. Tous séjournaient à l’Hôpital de Notre-Dame-des-Douleurs, selon les modalités mentionnés en première partie. (Cf. infra). Et ainsi arriva ce train de souffrance, et de foi, ce train gémissant et chantant, qui faisait son entrée à Lourdes, et s’arrêta. C’était le déballage de la gare qui recommencait, le pitoyable campement en plein air, tandis que les brancardiers et que les employées du secrétariat de la gare, des jeunes séminaristes, couraient de toutes parts, d’autres ne savaient que faire, se sentant déjà laisé. Le baron Suire disait même désepérémment que tous ont voulu trop bien faire, lui avec. Et le mot était juste, jamais on n’avait pris tant de précautions inutiles.

Enfin, à 7h45, madame de Jonquière avertit les malades qu’ils feraient bien de se préparer. Elle-même, aidée de soeur Hyacinthe et de Mme Désagneaux, reboutonna des robes, rechaussa des pieds enflés. C’était une véritable toilette, car toutes désiraient paraître à leur avantage devant la Sainte Vierge. Fin de préparation des malades, 7h50 ; ce fut l’abbé Judaine qui donna le signal de départ pour la Grotte. Tout de suite, la salle du rez-de-chaussée se vida, les malades furent descendues,  au milieu d’un nouveau tumulte. Les autres salles se vidaient également, la cour était pleine, le défilé s’organisait en grande confusion. Bientôt il y eut une queue interminable, descendant la pente assez raide de l’avenue de la Grotte, de sorte que Pierre arrivait déjà au plateau de la Merlasse, lorsque les derniers brancards quittaient à peine la cour de l’hôpital. Il était 8h, le soleil déjà haut, un soleil d’août triomphal, flambait dans le grand ciel d’une pureté admirable. Et l’effrayant défilé, cette cour des miracles de la souffrance humaine, roulait sur le pavé en pente, dans l’éclat de la radieuse matinée. A l’horizon en descendant du pavé, on pouvait constater, en face, à l’est, le vieux Lourdes, couché dans un large pli de terrain, de l’autre côté de son rocher. Dans la poussière d’or volante, on ne voyait guère que des toitures pointus,  des pans de constructions cyclopéennes, puis de vagues petites maisons au-delà, avec d’autres toits décolorés et perdus de l’ancienne ville ; tandis qu’en deçà du château, débordant à droite et à gauche, la ville nouvelle et touristique riait parmis les verdures, avec ses façades blanches d’hôtels, de maisons garnies, de beaux magasins, toute une cité riche et bruyante, poussée là en quelques années, comme par miracle. Le Gave passait au pied du roc, roulant le fracas de ses eaux limpides, vertes et bleues, profondes sous le vieux pont, bondissante sous le Pont-Neuf, construit par les pères, pour relier la Grotte à la gare et au boulevard ouvert récemment.

Puis, au nord, sur la rive droite du Gave, au-delà des coteaux qui suivent la ligne de chemin de fer, montaient les hauteurs du Buala, des pentes boisées, noyées de clartés matinales. C’était de ce côté que se trouvait Bartrès. Quartier natal de Bernadette. Plus à gauche, la serre de Julos se dressait, dominée par le Miramont. D’autres cimes, très loin, s’évaporaient dans l’éther. Et, au premier plan, s’étalant parmis les vallonnements herbus, de l’autre côté du Gave, la gaieté de ce pont de l’horizon était les couvents nombreux qu’on avait bâtis. Ils semblaient avoir grandis comme une végétation naturelle et rapide sur cette terre du prodige. Il y avait d’abord un orphelinat, crée par les soeurs de Nevers, et dont les vastes bâtiments resplendissaient au soleil. Puis, c’était les carmélites,  en face de la Grotte, sur la route de Pau ; et les assomptionnistes, plus haut, au bord du chemin de Poueyferré ; et les dominicaines, perdues au désert, ne montrant qu’un angle de leurs toitures ; et enfin les soeurs de l’Immaculée-Conception, celles qu’on appelait les soeurs Bleues, qui avaient fondé, tout au bout du vallon, une maison de retraite, où elles prenaient en pension les dames seules, les pélerines riches, désireuses de solitude. A cette heure des offices, toutes les cloches de ces couvents sonnaient d’allégresse, à la volée, dans l’air de cristal ; pendant que, de l’autre bout de l’horizon, au midi, des cloches d’autres couvents leur répondaient, avec le même éclat de joie argentine. Mais, lorsque Pierre et Marie tournèrent les yeux vers l’Ouest, ils restèrent éblouis. Le soleil frappait en plein le Grand Béout et le Petit Béout, aux coupoles d’inégale hauteur. C’était comme un fond de pourpre et d’or, un mont éblouissant, où l’on ne distinguait que le chemin qui serpente et monte au Calvaire, parmi des arbres. Et là, sur ce fond ensoleillé, rayonnant ainsi qu’une gloire, se détachaient les trois églises superposées, que la voix grêle de Bernadette avait fait surgir du roc, à la louange de la Sainte Vierge. En bas, d’abord, était l’église du Rosaire, écrasée et ronde,  taillée à demi dans la roche, au fond de l’esplanade qu’enserraient les bras immenses, les rampes colossales s’élevant en pente douce jusqu’à la Crypte.

Puis, c’était la Crypte, l’église souterraine, qui montrait seulement sa porte basse, par dessus l’église du Rosaire, dont la toiture dallée, aux vastes promenoirs, continuait les rampes. Et enfin, la Basilique s’élançait, un peu mince et fragile, trop neuve, trop blanche, avec son style amaigri de fin bijou, jaillie des roches de Massabielle ainsi qu’une prière, une envolée de colombes pures. On ne voyait pas la Grotte, dont l’ouverture se trouvait à gauche, au bas du rocher. Derrière la Basilique, on n’apercevait plus que l’habitation des pères, un lourd bâtiment carré, puis le palais épiscopal, beaucoup plus loin, au milieu du vallon ombreux qui s’élargissait. Pierre et Marie, les premiers, passèrent sous l’arcade haute d’une des rampes. Puis, comme ils suivaient le quai du Gave, tout d’un coup, ce fut la Grotte. Et Marie, que Pierre poussait le plus possible près de la grille, ne put que se soulever dans son chariot, en priant à voix basse… Elle n’avait rien vu, ni les pavillons des piscines, ni la fontaine aux douze canons, devant lesquels elle venait de passer ; et elle ne distinguait pas davantage, à gauche la boutique des articles de sainteté, à droite la chaire de pierre, qu’un religieux occupait déjà. Seule, la splendeur de la Grotte l’éblouissait, 100 000 cierges lui semblait brûler là, derrière la grille, emplissant d’un éclat de fournaise l’ouverture basse, mettant dans un rayonnement d’astre la statue de la Vierge, posée, plus haut, au bord d’une excavation étroite, en forme d’ogive. Et rien n’était, en dehors de cette glorieuse apparition, ni les béquilles dont on avait tapissé une partie de la voûte, ni les bouquets de fleurs jetés en tas, se fanant parmis les lierres, ni l’autel lui-même placé au centre, à côté d’un petit orgue roulant, couvert d’une housse. Déjà les bancs se trouvaient garnis complètement de malades qui pouvaient s’y asseoir. Les espaces vides se remplissaient de brancards posés à terre, de petites voitures dont les roues s’enchevêtraient, d’un entassement d’oreillers et de matelas, où pêle-mêle voisinaient tous les maux.

A cet endroit là, au début de ce XIXe siècle, c’était une berge sauvage devant la grotte ; où se nourissait les cochons. Et par la suite on a fait, sur des arrangements financiers, une avenue superbe, longeant le Gave. Il avait fallu en reculer le lit, pour gagner du terrain et établir un quai monumental, que bordait un large trottoir limité par un muret. L’avenue allait buter contre une colline, à 2 ou 300m ; et c’était ainsi comme une promenade fermée, garnie de bancs, enveloppée d’arbres magnifiques. Personne n’y passait, le trop-plein de la foule y débordait seul. Il s’y trouvait encore des coins de solitude, entre le mur gazonné qui l’isolait au midi et les vastes champs qui se déroulaient au nord, de l’autre côté du Gave, des pentes boisées, effacées par les façades blanches des couvents. Pendant les brûlantes journées d’août, on goûtait là une fraicheur délicieuse, sous les ombres, au bord des eaux courantes. Et Pierre, tout de suite, se sentit reposé, comme au sortir d’un rêve pénible. Il s’interrogeait, s’inquiétait de ses sensations. Le matin, n’était-il donc pas arrivé à Lourdes avec le désir de croire, l’idée que déjà il recommençait à croire, ainsi qu’aux années dociles de son enfance, lorsque sa mère lui faisait joindre les mains, en lui apprenant à craindre Dieu ?

Tout de suite, Pierre sortit de ses pensées et se hâta d’aller rejoindre Marie. Il put le faire sans trop de peine : la foule s’éclaircissait, beaucoup de monde déjà allait déjeuner. Près de la jeune fille, tranquillement assis, il aperçut le père, M. de Guersaint, qui voulut immédiatement s’expliquer sur sa longue absence. Pendant plus de 2h, le matin même, il avait battu Lourdes dans tous les sens, frappés à la porte de 20 hôtels, sans pouvoir trouvé la moindre hospitalité : les chambres de bonnes elles-mêmes étaient louées, on n’aurait pas découvert un matelas, pour s’étendre ne serait-ce que dans un corridor. Mais à ce moment, Gérard qui passait traînant aux piscines M. Sabathier, appela Pierre, qui lui semblait inoccupé que par le bavardage avec ses amis. Il le sollicita pour une aide. Tout de suite Pierre s’empressa ; et, en le regardant, il reconnut, dans cet infirmier aux fonctions si humbles, cet ancien marquis de Salmont-Roquebert (aujourd’hui citoyen légitimiste réactionnaire  et ancien procureur rappelons le, avec ce petit penchant pour un retour à la monarchie), que monsieur Guersaint lui avait montré, en descendant de la gare. Sur l’avenue de la Grotte. Et c’était bien là un homme d’une quarantaine d’années, du moins en apparence seulement ; au grand nez chevaleresque, dans une figure longue. Dernier représentant  d’une des plus anciennes et des plus illustres familles de France. Il avait en vérité une fortune considérable, un hôtel royal à Paris, rue de Lille, des terres immenses, en Normandie. Chaque année, il venait ainsi à Lourdes, pendant les trois jours du pélérinage national, par charité, sans aucun zèle religieux, car il pratiquait uniquement en homme de bonne compagnie.

A l’hôtel qu’il avait pu trouver en compagnie de Mr de Guersaint pour toute la durée du pélérinage, Pierre avait pu passer une bonne nuit enfin. Par ailleurs quand la servante se fut finalement retiré après les derniers services matinales que l’on offre à un client, mais enfin que les deux hommes eurent pris leur chocolat, Mr de Guersaint s’en alla dans sa chambre se laver les mains de nouveau, car il était très soigneux de sa personne ; et Pierre, resté seul, attiré par le clair soleil du dehors, sortit un instand sur l’étroit balcon. Toutes les chambres du 3e étage, de ce côté de l’hôtel, se trouvaient ainsi pourvues d’un balcon, à balustrade de bois découpé. Mais sa surprise fut extrème sur un balcon voisin, celui qui correspondait à la chambre occupée par un monsieur seul, il venait de voir une femme allonger la tête, et il avait reconnu Mme Volmar : c’était bien elle, son visage long, ses traits fins et tirés, ses yeux larges, magnifiques, des brasiers où, par moments, passait comme un voile, une ombre qui semblait les éteindre. Elle avait eu un sursaut de peur en le reconnaissant. Lui-même, très gêné, désolé de la bouleverser ainsi, s’était retiré en hâte. Et il comprenait tout, dans une clarté brusque : le monsieur tout seul n’ayant pu louer que cette chambre, cachant sa maîtresse à tous les yeux, l’enfermant dans le vaste placard pendant qu’on faisait le ménage, la nourissant des repas qu’on lui montait, buvant avec elle au même verre ;  et ces fameux bruits nocturnes qu’il entendait dans son lit trouvaient enfin leur explication, et ce serait ainsi pour elle trois jours d’absolu emprisonnement, d’affolée passion, au fond de cette pièce murée. Sans doute, le ménage fini, elle s’était risquée à rouvrir le placard de l’intérieur, à allonger la tête, afin de regarder dans la rue, si son ami ne revenait pas. C’était donc pour cela qu’on ne l’avait pas vu à l’hôpital, où la petite madame Désagneaux la demandait sans cesse ! Pierre, immobile, le coeur troublé, fut envahi d’une rêverie inquiète, en songeant à cette existence de femme qu’il connaissait, cette torture de la vie conjuguale à Paris, entre une belle-mère farouche et un père indigne, puis ces trois seuls jours d’entière liberté par an, cette brusque flambée d’amour, sous le prétexte sacrilège de venir à Lourdes servir Dieu.

Plus tard lorsqu’ils rentrèrent à l’hôtel -l’hôtel des apparitions- il n’était pas 10h30. M. De Guersaint,  que le beau temps ravissait, parla de déjeuner tout de suite, pour se lancer le plus tôt possible au travers de Lourdes. Mais il tint cependant à remonter dans sa chambre ; et, comme Pierre l’avait suivit, ils tombèrent au milieu d’un drame. La porte de la chambre réservée à la famille Vigneron était grande ouverte, on apercevait le petit Gustave allongé sur le canapé, qui lui servait de lit. Il était livide, il venait d’avoir un évanouissement, qui avait fait croire un instand au père et à la mère que c’était la fin. Mme Vigneron, affaissée sur une chaise, restait hébétée de la peur qu’elle avait eue ; tandis que, lancé par la chambre, M. Vigneron bousculait tout,  en préparant un verre d’eau sucré, dans lequel il versait des gouttes d’un élixir. Mais comprenait-on cela ? Un garçon encore très fort, s’évanouir de la sorte, devenir blanc comme un poulet ! Et il regardait Mme Chaise, la tante, debout devant le canapé, l’air bien portant, ce matin-là ; et ses mains tremblaient davantage à l’idée sourde que, si cette bête de crise avait remporté son fils, l’héritage de la tante, à cette heure, n’aurait plus été à eux. Il était hors de lui, il desserra les dents de l’enfant, lui fit boire de force tout le verre. Pourtant, lorsqu’il l’entendit soupirer, sa bonhomie paternelle reparut, il pleura, l’appela son petit homme. Alors, Mme Chaise s’étant approchée, Gustave la repoussa, d’un geste de haine brusque, comme s’il avait compris la persversion de l’argent que jetait cette femme sur ses parents. Blessée, la vieille dame s’assit à l’écart, pendant que le père et la mère, maintenant rassurés, remerçiaient la Sainte Vierge de leur avoir sauvegarder ce mignon, qui leur souriait de son sourire fin et si triste, sachant les choses, n’ayant plus, à 15 ans, le goût de vivre. Pierre qui assista à la scène de ménage se sentit obligé de demander si Mr de Guersaint et lui-même pouvaient leur être utile. Mme Vigneron qui sortit dans le couloir, leur répondit non, en les remerçiant d’avoir pensé à les aider. Pour elle c’était une simple alerte de leur enfant si cher, fils unique.

Autour de la famille Vigneron, de Mme Chaise, de Pierre Fremont et de Mr de Guersaint, l’heure du déjeuner mettait en branle la maison entière. Toutes les portes tapaient, les couloirs et l’escalier résonnaient de continuelles cavalcades. 3 grandes filles passèrent, dans le vent de leurs jupes. Des enfants en bas âge pleuraient, au fond d’une chambre voisine. Puis, c’était de vieilles gens affolés, des prêtres éperdus, sortant de leur caractère, soulevant leur soutane à pleines mains pour courir plus vite. Du bas en haut, les planchers tremblaient, sous la charge trop lourde des gens entassés. Et une servante, qui portait tout un déjeuner sur un grand plateau, étant venue frapper à la porte du monsieur seul, cette porte mit longtemps à s’ouvrir ; enfin, elle s’entrebaîlla, laissa voir la chambre calme, où le monsieur était seul, tournant le dos ; et, quand la servante se retira, elle referma sur elle, discrètement. Pendant ce temps monsieur Vigneron ne lâchait plus ses deux visiteurs ; il espéra à voix haute de tout coeur que la Vierge va guérir son fils, puis suggérant d’aller déjeuner…Mais, lorsque Pierre et M. de Guersaint descendirent, ils eurent le désagrément de ne pas trouver une table libre, dans la salle à manger. La plus extraordinaire des cohues s’entassaient là, et encore les quelques places vides étaient retenues. Un garçon leur déclara que, de 10h à 13h, la salle ne désemplissait pas, sous l’assaut des appétits, aiguisés par l’air vif des montagnes. Ils durent se résigner à attendre, en priant le garçon de les prévenir, dès qu’il y aurait deux couverts vacants. Et, ne sachant que faire, ils allèrent se promener sous le porche de l’hôtel, béant sur la rue, où défilait sans arrêt toute une population endimanchée. Mais le propriétaire de l’hôtel des Apparitions, le sieur Majesté en personne, apparut, tout vêtu de blanc ; et, avec une grande politesse invita les deux messieurs à patienter plutôt dans le salon. C’était un gros homme de 45 ans, qui s’efforçait de porter royalement son nom. Chauve, d’une peau lisse, les yeux bleus et ronds dans un visage brillant, aux trois mentons étagés, il montrait une grande dignité.

Il était venu de Nevers, avec les soeurs qui désservaient l’orphelinat, et il avait épousé une femme de Lourdes, petite et noire. A eux deux, en moins de 10 ans, ils avaient fait de leur hôtel une des maisons les plus fortunées, les mieux fréquentées de la ville. Depuis quelques années, il y avait joint un commerce d’articles religieux, qui occupait,  à gauche, tout un vaste magasin, et que tenait une jeune nièce, sous la surveillance de Mme Majesté. Les deux clients préféraient marcher, attendre debout, au grand air. Et alors, Majesté ne les quitta pas, voulut causer un instand avec eux, comme il le faisait d’habitude avec les clients qu’il désirait honorer. La conversation roula d’abord sur la procession aux flambeaux du soir, qui promettait d’être superbe, par ce temps admirable. Il y avait plus de 50 000 étrangers dans Lourdes, des promeneurs étaient venus de toutes les stations d’eaux voisines ; et cela expliquait l’encombrement des tables d’hôte. Peut-être la ville allait-elle manquer de pain, comme cela était arrivé l’année d’auparavant. Mr Majesté leur faisait observer la bousculade, le débordement de son personnel, et que ce n’était vraiment pas de sa faute s’ils attendaient un peu. A ce moment, le facteur arriva, avec un courrier considérable, un paquet de journaux et de lettres qu’il posa sur une table, dans le bureau. Puis, comme il avait gardé à la main une dernière lettre, il demanda Mme Maze. L’hôtelier répondit avec certitude qu’il n’y avait pas de Mme Maze dans son hôtel. Pierre avait entendu, et il s’approcha pour dire qu’il y avait une madame Maze qui était descendue chez les soeurs de l’Immaculée-Conception, les soeurs bleues, comme on semble les appeler localement. Le facteur remercia et s’en alla. Mais un sourire amer était monté aux lèvres de Majesté. « Les soeurs bleus » lui disait quelques chose. Il jeta un coup d’oeil oblique sur la soutane de Pierre puis s’arrêta net de parler dans la crainte d’en trop dire. Son coeur pourtant débordait, il aurait voulu se soulager, et ce jeune prêtre de Paris, qui avait l’air d’être d’esprit libre, ne devait pas faire partie de la bande, comme il nommait tous les servants de la Grotte, tous ceux qui battaient monnaie avec Notre-Dame-de-Lourdes. Peu à peu, il se risqua. Il jura qu’il était bon catholique, que sa famille aussi. Qu’il pratiquait même. Mais voir des soeurs tenir un hôtel lui semblait réfutable. Et il exhala sa rancune de commercant atteint par une concurrence déloyale.

Est-ce que ces soeurs de l’Immaculée-Conception, ces soeurs bleues, n’auraient pas dû s’en tenir à leur vrai rôle, la fabrication des hosties, l’entretien et le blanchissage des linges sacrés ? Mais non ! elles avaient transformé leur couvent en une vaste hôtellerie, où les dames seules trouvaient des chambres séparées, mangeaient en commun quand elles ne préféraient se faire servir à part. Tout cela était très propre, très bien organisé, et pas cher, grâce aux 1000 avantages dont elles jouissaient, les clientes. Aucun hôtel de Lourdes ne travaillait autant.

Quand Pierre finit par s’éloigner de l’hôtel pour s’intéresser au tourisme de la ville, il restait surpris de ce flot de prêtres passant devant lui, chacun avec sa passion particulière, courant tous à la Grotte, comme on va à un devoir, à une croyance, à un plaisir, à une corvée. Il en remarqua un, très petit, mince et noir, au fort accent italien, dont les yeux luisants semblaient lever le plan de Lourdes, pareil à ces espions qui battent le pays avant la conquête ; et il en vit un autre, énorme, à l’air paterne, soufflant d’avoir trop mangé, qui s’arrêta devant une vieille femme malade et finit par lui glisser 100 sous dans la main. Pierre vivait dans une sorte  d’étourdissement et d’inconscience, espérant toujours le coup de foudre de la foi, malgré le sourd malaise qui grandissait en lui, au spectacle des choses qu’il voyait. Il se posaient des questions que n’importe quel autre prêtre ne se poserait pas : Quelles étaient donc les raisons qui décidaient la Vierge ? Cela le stupéfiait qu’elle pût choisir, il aurait voulu savoir comment son coeur de mère divine puisse se résoudre à ne guérir que 10 malades sur 100,  10% de miracles dont le docteur Bonamy avait établit la statistique. Pourquoi celui-ci, pourquoi pas celui-là ? Où était la justice, où était la bonté ? Être la puissance infinie et les guérir tous, n’était-ce pas le cri qui sortait des coeurs ?

Pierre que la fatigue tout à coup, venait d’anéantir, s’efforça de manger en revenant à l’hôtel ; avant de se mettre au lit ;  car il sentait bien que le besoin pour beaucoup était dans sa défaillance. Mais, dès qu’il fut allongé, la fièvre où il était l’empêcha de fermer les yeux. Tout semblait tourner contre sa bonne volonté à reconquérir la foi de son enfance, l’aventure tragique de l’abbé Peyramale dont il avait entendu parler et qu’il témoigna auprès des pélerins assoiffés de guérison -cf. chapitre ci-dessous- venait encore d’aggraver la révolte que lui avait laissé l’histoire de Bernadette, élue et martyre. La vérité qu’il était venu chercher à Lourdes, au lieu de lui rendre la foi, allait-elle donc aboutir à une haine plus grande de l’ignorance et de la crédulité, à cette amère attitude que l’homme est seul en ce monde, avec sa raison ? C’était Lourdes gâté par l’argent, devenu un lieu d’abomination et de perdition, transformé en un vaste bazar, où tout se vendait, les messes et les âmes. C’était l’abbé Peyramale mort couché au milieu des ruines de son église, parmi les orties que l’ingratitude avait semées.

Une autre anecdote : voici comment le docteur Chassaigne finit par laisser sa foi se substituer à son esprit de raison. Il avait une fille, Marguerite, une grande, une adorable fille de 20 ans, qui était venu s’installer à Cauterets avec sa mère madame Chassaigne, l’épouse, la mère d’élection, dont la santé leur donnait des inquiétudes ; et, au bout de 15 jours, elle allait beaucoup mieux, elle projetait des excursions, lorsque, brutalement, un matin, on l’avait trouvé morte dans son lit. Le docteur, originaire de Bartrès lui aussi, avait, dans le cimetière de Lourdes, une sépulture de famille, un tombeau qu’il s’était plu à faire construire, et où reposaient déjà ses parents. A partir de cet évènement tragique il s’était refusé de quitter Lourdes, il avait tout abandonné, ses travaux, sa clientèle de Paris, pour vivre là, près de cette tombe où sa fille et sa femme dormaient leur dernier sommeil. Pierre lui avait conté dans quelles circonstances il était arrivé le matin à Lourdes, avec le pélérinage national en compagnie de monsieur Guersaint et de sa fille. Puis, lors de leurs échanges des retrouvailles, il eut un sursaut d’étonnement de le savoir veuf et, sans plus aucun enfant vivant.

Quant à l’esprit de raison, les médecins d’une manière générale vivant à Lourdes, venus d’un peu partout, gardaient pour la plupart un absolu silence sur les affaires de la ville ; quelques-uns d’entres-eux se hasardaient à poser des questions ; et ils échangeaient par moment des regards obliques, plus préoccupés à se surveiller entres-eux que de constater les faits soumis à leur examen. Qui pouvaient-ils être, ces miraculé(e)s ? Des noms étaient prononcés, entièrement inconnus. Un seul avait causé une émotion, celui d’un docteur célèbre d’une université catholique. Et ce jour-là au bureau des constatations de miracles le docteur Bonamy, qui ne s’asseyait jamais, menant la séance, interrogeant les malades, gardait surtout son amabilité pour un petit monsieur blond, un écrivain de quelque talent, rédacteur influent d’un des journaux les plus lus de Paris, et qu’un hasard venait de faire tomber à Lourdes, le matin même. Le mieux aurait dû être  qu’une commission médicale examinât tous les malades , dès leur arrivée à Lourdes, rédigeât des procès-verbaux, auquel cette même commission se serait reportée, à chaque cas de guérison possible. On amena un homme dont un eczéma couvrait le torse entier ; et, quand il ôtait sa chemise, une farine grise tombait de sa peau. Il n’était pas guéri, il affirmait seulement qu’il venait chaque année à Lourdes et qu’il en repartait ainsi à chaque fois soulagé. Pierre, alors, commença à comprendre ce qui se passait à Lourdes, l’extraordinaire spectacle auquel le monde assistait depuis des années, parmis l’adoration dévote des uns et la risée insultante des autres. Evidemment des forces mal étudiées encore, ignorées même, agissaient : autosuggestion, ébranlement préparé de longue main, entraînement du voyage, des prières et des cantiques, exaltation croissante ; et surtout le souffle guérisseur, la puissance inconnue qui se dégageait des foules, dans la crise aigüe de la foi. Aussi lui sembla t-il peu intelligent de croire à des supercheries. Les faits étaient beaucoup plus haut et beaucoup plus simples. Mais les pères de la Grotte n’avaient pas à se noircir la conscience de mensonges, il leur suffisait d’aider à la confusion, d’utiliser l’universelle ignorance.
Même, on pouvait admettre que tous étaient sincères, les médecins sans génie qui délivraient les certificats, les malades consolés qui se croyaient guéris, les témoins passionnés qui juraient avoir vu. Et, de tout cela, sortait, évidente, l’impossibilité de prouver que le miracle était, ou n’était pas. Dès ce moment, le miracle ne devenait-il pas une réalité, pour le plus grand nombre, pour tous ceux qui souffraient et qui avaient besoin d’espoir ?

Lui prenant l’envie de plonger dans ses réflexions les plus profondes, Pierre voyait se lever pour lui seul l’histoire vraie, avec une force invincible. L’histoire de Bernadette. Il revenait un peu en arrière ; il retrouvait Bernadette au moment des premières apparitions, si candide, si adorable d’ignorance et de bonne foi, dans sa souffrance. Et elle était la voyante, la sainte, dont le visage, durant la crise d’extase, prenait une expression de surhumaine beauté : le front rayonnait, les traits semblaient remonter, les yeux se baignaient de lumière, pendant que la bouche, entrouverte, brûlait d’amour. Puis, c’était une majesté de sa personne entière, des signes de croix très noble, très lents, qui avaient l’air d’emplir l’horizon. Les vallées voisines, les villages, les villes, ne causaient que de Bernadette. Bien que la Vierge ne se fut pas nommée encore, on la reconnaissait, on disait : « c’est elle, c’est la Sainte Vierge ».

Enfin, c’était le dernier jour que le pélérinage national devait passer à Lourdes ; et le père Fourcade, dans son instruction du matin, avait dit qu’il fallait faire un suprême effort d’amour et de foi, pour obtenir du Ciel tout ce qu’il voudrait bien donner de grâces, de guérisons prodigieuses. Et c’était le bon abbé Judaine qui devait porter le saint-sacrement à la procession de 16h. Depuis que la Sainte Vierge l’avait guéri d’une maladie des yeux, miracle dont les journaux catholiques retentissaient encore, il était une des gloires de Lourdes ; et on l’y mettait à la première place, on l’y honorait par toutes sortes de prévenances. Des chants avaient éclaté, les voix ne réclamaient plus la guérison des malades, à présent qu’on s’était dégagé de la foule. Le miracle s’était produit, on le célébrait à pleine gorge, dans le branle des cloches, dans la gaieté vibrante de l’air. « Magnificat anima mea Dominum… » C’était le cantique de gratitude, déjà chanté à la Grotte, qui, de nouveau, sortait des coeurs. « Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo…. » Et cette montée rayonnante, cette ascension par les rampes colossales, vers la Basilique de lumière, Marie la faisait avec un débordement de croissante allégrèsse. De l’autre côté, à sa droite, Berthaud directeur et chef des brancards et infirmiers suivait aussi le dais, le gourou, le meneur, (l’abbé Judaine) ; rassuré de sa présence. Berthaud, pour qui Lourdes était surtout un foyer de propagande, qui contentait ses rancunes politiques, se réjouissaient des pélérinages nombreux, qu’il croyait être désagréables au gouvernement.

Un flot d’amertume étouffa Pierre, des larmes jaillirent de ses yeux. Et il se rappela cette délicieuse histoire, depuis le jour où Marie, qui avait deviné la torture de son doute, s’était passionné pour sa conversion, lui prenant la main dans l’ombre, la gardant entre les siennes, en balbutiant qu’elle prierait pour lui, oh ! de toute son âme. Elle s’oubliait, elle suppliait la Sainte Vierge de sauver son ami plutôt qu’elle, si elle n’avait qu’une grâce à obtenir de son divin Fils. Et leur longue tendresse trempée de larmes, la pure idylle de cette souffrance aboutissait à cette brutale séparation, elle sauvée, radieuse au milieu des chants de la Basilique triomphante, lui perdu, sanglotant de misère, écrasé au fond des ténèbres de la Crypte, dans une sollitude glacée de tombe. Brusquement, Pierre sentit le coup de couteau que cette pensée lui donnait en plein coeur. Il comprit enfin son mal, ce fut une clarté subite qui éclaira la crise terrible où il se débattait. Et alors une rage le secoua. Il fut tenté de remonter, de crier la vérité à Marie. Le miracle, mensonge ! La bonté secourable d’un dieu tout puissant, illusion pure ! la nature seule avait agi, la vie encore une fois venait de vaincre. Et il aurait donné des preuves, il lui aurait montré la vie unique souveraine, refaisant de la santé avec toutes les souffrances d’ici-bas. Mais une terreur soudaine l’envahissait. Eh quoi ? Toucher à cette petite âme blanche, tuer en elle la croyance, l’emplir de ces ruines de la foi, dont lui-même était ravagé ! Cela lui apparu soudain comme un odieux sacrilège. Ensuite, il se serait fait horreur, il aurait cru l’avoir assassinée, s’il se reconnaissait un jour incapable de lui apporter un bonheur équivalent. Tout cela lui apparu fou, monstrueux, salissant. Puis dans son abandon, dans le vide où il roulait, une lutte suprême l’angoissa. Qu’allait-il faire ? Il aurait voulu fuir, ne plus revoir Marie, devenu lâche devant la souffrance. Car il comprenait bien qu’il lui faudrait mentir maintenant, puisqu’elle le croyait sauvé avec elle, converti, guéri de son âme, comme elle était guérie de son corps. Elle lui en avait dit sa joie, en traînant son chariot par les rampes colossales. Oh ! avoir eu ce grand bonheur ensemble, ensemble ! Et il avait menti déjà, il serait obligé de toujours mentir, pour ne pas lui gâcher cette belle illusion si pure.

Il la voulait complètement heureuse, sans un regret, sans un doute, en pleine sérénité de la foi, convaincue que la Sainte Vierge avait consenti à leur union toute mystique. Qu’importait sa torture, à lui ! Plus tard peut-être, il se reprendrait. Des minutes encore s’écoulèrent, et Pierre anéanti restait sur les dalles, à calmer sa fièvre. Mai il crut entendre un bruit de pas, il se releva péniblement, il affecta de lire les ex-voto figurant sur les plaques minéralogiques à l’intérieur de la Grotte, sur les inscriptions gravées sur les plaques de marbre, le long des murs. Pierre ne se lassait pas de lire, la bouche amère, envahi d’une désolation croissante. Lui seul n’avait donc à attendre aucun secours ? Lorsque tant d’êtres souffrants étaient exaucés, lui seul n’avait pas su se faire entendre ? Et il songeait à présent à l’étrange quantité de prières qui devaient être dites à Lourdes, d’un bout de l’année à l’autre. Il tâchait d’en évaluer le nombre : les journées vécues devant la Grotte, les nuits passés dans l’église du Rosaire, et les cérémonies à la Basilique, et les processions sous le soleil et sous les étoiles. Soudainement, Pierre fut ébloui. C’était le docteur Chassaigne, dont il oubliait le rendez-vous, qui l’attendait là, pour le mener visiter la chambre de Bernadette et l’église du curé Peyramale…..

Le docteur Chassaigne confia à Pierre que « même en cherchant bien, il ne trouvera jamais à Lourdes, tout du moins officiellement, une seule image de Bernadette ». (Elle ne sera béatifiée qu’en 1925, et cannonisée qu’en 1933). On vend son portrait, mais il n’est nulle part, dans aucun sanctuaire… C’est l’oubli systématique, c’est ce même sentiment silencieux de sourde inquiétude qui a fait le silence de l’abandon, dans cette triste chambre où nous sommes. De même qu’on a peur d’un culte possible sur sa tombe, on a peur que les foules viennent aussi s’agenouiller ici, le jour où 2 cierges brûleraient, ou deux boutiques de roses fleuriraient cette cheminée. Ils sont les maîtres, ils entendent le rester. Ils ne veulent rien lâcher de la ferme magnifique qu’ils ont conquises et qu’ils exploitent. Et comme Pierre la plaignait, cette créature de misère qui semblait avoir été choisie que pour souffrir, dans sa vie et dans sa mort ! Elle restait à ses yeux, l’élue, la martyre ; et, s’il ne pouvait plus croire, si l’histoire de cette malheureuse suffisait pour achever de ruiner en lui la croyance, elle ne l’en bouleversait pas moins dans toute sa fraternité, en lui révélant une religion nouvelle, la seule dont son coeur fût encore plein, la religion de la vie, de la douleur humaine. Car seule la douleur permet de se sentir en vie. Si le rêve d’une enfant souffrante avait suffi pour amener les peuples, pour faire pleuvoir les millions et pousser du sol une cité nouvelle, n’était-ce pas que ce rêve venait apaiser un peu la faim de vivre, la faim des pauvres hommes, l’insatiable besoin qu’ils ont d’être trompés et consolés ? Oh ! se réfugier dans le mystère de la foi, quand la réalité est si dure, s’en remettre au miracle, puisque la nature cruelle semble être une longue injustice ! Ce miracle qu’on ne pouvait constater, devait être un pain nécessaire à la désespérance humaine. A demi-voix, le docteur acheva  la cruelle histoire, comment après avoir persécuté le curé Peyramale et son oeuvre, on persécutait son tombeau. Anciennement, un buste du curé était là, des mains de fidèles entretenaient devant lui  la petite flamme d’une lampe. Mais une femme était tombée la face contre terre, en disant qu’elle voyait l’âme du défunt, les pères de la Grotte s’émurent.

Est-ce que des miracles allaient se produire ? Déjà des malades passaient des journées entières, assis sur les bancs, devant le tombeau. D’autres s’agnouillaient, baisaient le marbre, imploraient leur guérison. Et ce fut une terreur : s’ils guérissaient, si la Grotte avait un concurrent dans ce martyr, couché tout seul, au milieu des vieux outils laissés par les maçons ! L’évêque de Tarbes, prévenu, travaillé, publia le mandement qui interdisait tout culte, tout pélérinage et procession au tombeau de l’ancien curé de Lourdes. Comme pour Bernadette, son souvenir était proscrit, son image ne se trouvait officiellement nulle part. De même qu’ils s’étaient acharnés contre l’homme vivant, les pères s’acharnaient contre la mémoire du grand mort, par l’intermédiaire d’un évêque qui leur en donna l’autorisation.

Sachant tous cela, Pierre qui ne pouvait prier, restait debout. Les deux grands ouvriers de Notre-Dame-de-Lourdes, Bernadette, le curé Peyramale, revivaient devant lui, ainsi que des victimes pitoyables, torturées pendant leur vie, exilées après leur mort. S’aimer, s’appartenir malgré tout, faire de la vie, continuer la vie, n’était-ce pas l’unique but de la nature, en dehors des polices sociales et religieuses ? Un instant, il eut conscience de l’abîme : sa chasteté était son dernier soutien, la dignité même de son existence manquée de prêtre incroyant. Il comprenait qu’après avoir cédé à sa raison, il cédait à sa chair, il serait perdu. Tout son orgueil de pureté, toute sa force, qu’il avait mise dans son honnêteté professionnelle, lui revint ; et il se jura de nouveau de n’être pas un homme, puisqu’il s’était volontairement retranché du nombre des hommes. Et jamais il n’avait mieux compris comment Bernadette, née dans cette terre de foi et d’hônneteté, y avait fleuri telle qu’une rose naturelle. Eclose sur les églantiers du chemin. Pierre avait regardé la boutique du frère de Bernadette, avec un serrement de coeur. Cela le chagrinait, le frère vendant la Sainte Vierge que la soeur avait vue. Mais il fallait bien vivre, et il croyait savoir que la famille de la voyante, à côté de la Basilique triomphale resplendissante de son rayon d’or, ne faisait pas fortune, tellement la concurrence était terrible. Si les pélerins laissaient à Lourdes des millions, les marchands d’articles de sainteté y étaient plus de 200, sans compter les logeurs et les hôteliers qui prenaient la grosse part ; de sorte que les gains, si âprement disputés, finissaient par être assez médiocres.

Pierre, sa valise à la main, arriva, eut déjà de la peine à gagner le quai. Il était seul. Marie avait encore témoigner le désir ardent d’aller une dernière fois à la Grotte, pour remercier la mère du Christ de l’avoir guérie ; et, pour que, jusq’aux dernières minutes, son âme brûla de reconnaissance, devant la Sainte Vierge  ;  et il avait laissé Mr de Guersaint l’y conduire, pendant que lui réglait à l’hôtel. Pierre, revenu sur ses pas, aperçut des dames, Mme de Jonquière et les autres, qui continuaient à causer gaiement. Près d’elles, il écouta Berthaud que le père Fourcade avait arrêté, pour le féliciter du bon ordre, pendant tout le pélérinage. La pensée de Berthaud d’être désagréable au gouvernement le ravissait. Il n’était jamais si heureux, à Lourdes, qu’au milieu des grandes affluences des fidèles, lorsque des femmes manquaient d’être écrasées. Enfin le départ s’annonça : les cris au ton autoritaire des employés des chemins de fers semblaient très insistants : « En voiture ! ». Soufflante, fumante, la machine jeta un premier coup de sifflet, d’une allégresse aiguë ; et, à cette minute, le soleil, voilé jusque-là, dissipa la nuée légère, fit resplendir le train, avec cette machine toute en or, qui semblait partir pour le paradis des légendes. C’était un départ d’une gaieté enfantine, sans amertume aucune. Tous les malades semblaient guéris. On avait beau les emporter tels qu’on les avaient apportés, ils partaient soulagés, heureux, pour une heure au moins. Et pas la moindre jalousie ne gâtait leur fraternité, ceux qui n’étaient pas guéris s’amusaient, triomphaient avec la guérison des autres. Leur tour viendrait sûrement, le miracle d’hier formait certainement dans leur esprit le miracle possible de demain. Au bout de ces 3 journées de supplications ardentes, la fièvre du désir continuait, la foi des oubliés demeurait aussi vive, dans la certitude que la Sainte Vierge eut décidé de remettre leurs guérisons à plus tard. Pour le salut de leur âme. Longtemps, on put suivre la main grasse de Raymonde, fille bourgeoise de Mme de Jonquières, envoyant des saluts. Et Marie demeura là, derrière, à regarder Lourdes décroitre parmis les verdures au fur à mesure que le train s’éloignait. Triomphal au travers de la campagne claire, le train disparut, resplendissant, grondant, chantant à pleine voix.Et exsultavit spiritus meus in Deo salutari meo. De nouveau vers Paris, en route pour le retour, le train blanc roulait.

Et le voyage continua, le train roula, roula toujours. A Sainte-Maure, on dit les prières de la messe, et l’on chanta le Credo, à Saint-Pierre-des-Corps. Mais les exercices de piété n’étaient plus si goûtés, le zèle se ralentissait un peu, dans la fatigue croissante de ce retour, après une si longe exaltation des âmes. Aussi, soeur Hyacinthe comprit-elle qu’une lecture serait une récréation heureuse, pour tous ces pauvres gens surmenés ; et elle promit qu’elle permettrait à monsieur l’abbé Pierre Froment de leur lire la fin de vie de Bernadette, dont il leur avait déjà, à deux reprises, conté si merveilleux épisodes. Les stations, alors, se succédèrent de nouveau, dans la répétition monotone de ce que l’on avait fait en allant à Lourdes, au travers des mêmes plaines. Entre Beaugency et Les Aubrais, le train parut diminuer sa vitesse, roulant sans fin, avec le grondement rythmique, entêté de roues, que les pélerins étourdis n’entendaient même plus. Enfin, dès qu’on eut quitté Les Aubrais, on se mit à déjeuner dans le wagon. Il était 11h45. Ce qui veut dire que le parcours vers Paris était déjà bien entamé. Et, quand on eut dit l’Angélus, les trois Averépétés 3 fois, Pierre tira de la valise de Marie, le petit livre dont la couverture bleu était ornée d’une naïve image de Notre Dame de Lourdes. Soeur Hyacinthe avait tapé dans ses mains, pour obtenir le silence. Le prêtre put alors commencer sa lecture, de sa belle voix pénétrante, au milieu du réveil de tous, de la curiosité de ces grands enfants dont le conte passionnait. Maintenant, le récit et l’histoire de Bernadette commenca, depuis ses débuts jusque son séjours à Nevers, et c’était la mort de Bernadette….(Cf. chapitre ci-dessous pour l’histoire).

Pierre finit enfin et cessa de parler, le beau conte merveilleux était fini. Alors, il tomba dans une profonde rêverie. C’était donc fini ce grand voyage ! Elles étaient donc faites, cette enquête tant désirée, cette expérience tentée si passionnément ! Il avait voulu se donner une certitude, étudier sur place le cas de Bernadette, voir si la grâce ne lui reviendrait pas d’un coup de foudre, en lui rendant la foi. Et, maintenant, il était fixé, Bernadette avait rêvé dans le continuel tourment de sa chair, et lui-même ne croirait jamais plus. Cela s’imposait avec la brutalité d’un fait : la foi naïve de l’enfant qui s’agenouille et prie, la primitive foi des peuples jeunes, courbée sous la terreur sacrée de leur ignorance, était morte. Des miliers de pélerins avaient beau se rendre chaque année à Lourdes, les peuples n’étaient plus avec eux, la tentative de la résurrection de la foi totale, de la foi des siècles morts, sans révolte ni examen, devait échouer fatalement. C’était décisif, Lourdes n’était qu’un accident explicable, dont la violence de la réaction apportait une preuve de l’agonie suprème où se débattait la croyance, sous l’antique forme du catholicisme. Jamais plus la nation entière ne se prosternerait, comme l’ancienne nation croyante, dans les cathédrales du XIIe siècle, pareille à un troupeau docile sous les mains du Maître. L’humanité entière pleurait, éperdue d’angoisse, pareille à une malade désespérée, condamnée, que seul pouvait sauver le miracle. Il la sentait si malheureuse, il frémissait d’une fraternelle pitié devant ce christianisme pitoyable, l’humanité, l’ignorance, la pauvreté accompagnée de sa naïveté des familles qui l’incarnent, la maladie avec ses plaies ou son odeur fétide, tout ce bas petit peuple des souffrants, à l’hôpital, au couvent, dans les boues et la vermine, et la saleté, et la laideur, et l’imbécillité des faces, une immense protestation contre la santé, contre la vie, contre la nature, au nom triomphal de la justice, de l’égalité et de la bonté. Non, non ! il ne fallait désespérer personne, il fallait tôlérer Lourdes, ainsi qu’on tôlère le mensonge qui aide à vivre.

Cette religion de la souffrance humaine, ce rachat pour la souffrance, n’était-ce pas encore un leurre, une aggravation continue de la douleur et de la misère ? Il est lâche et dangereux de laisser vivre la superstition. La tôlérer, l’accepter, c’est recommencer éternellement les siècles mauvais. Elle affaiblit, elle abétit, les tares si crédule en l’existence d’un dieu que l’hérédité lègue et qui font des générations humiliées et craintives, des peuples dégénérées et dociles, toute une proie aisée aux puissants de ce monde. On exploite les peuples, on les vole, on les mange, quand ils ont mis l’effort de leur volonté dans la seule conquête de l’autre vie. Alors, toute une grande clarté monta, pensa Pierre. Il était la raison, il protestait contre la glorification de l’absurde et la déchéance du sens commun. Ah ! la raison, il souffrait par elle, il n’était heureux que par elle. Comme il l’avait dit au docteur Chassaigne, il ne brûlait que de l’envie de la contempler toujours davantage, quitte à y laisser le bonheur. C’était elle, il le comprenait bien maintenant, c’était elle dont la continuelle révolte, à la Grotte, à la Basilique, dans Lourdes tout entier, l’avait empêché de croire. La raison. Si, baigné de larmes, amolli par tant de maux, il avait dit à Lourdes qu’il suffisait de pleurer et d’aimer, il s’était trompé dangereusement. La pitité n’était qu’un expédient commode. Il fallait vivre, il fallait agir, il fallait que la raison combattît la souffrance, à moins qu’on ne voulût l’éterniser. Lourdes était l’exemple éclatante et indéniable que jamais peut-être l’homme ne pourrait se passer d’un dieu souverrain, rétablissant l’égalité, refaisant du bonheur, à coups de miracles. Quand l’homme a touché le fond du malheur de vivre, il en revient à l’illusion divine ; et l’origine de toutes les religions est là,  l’homme faible et nu n’ayant pas la force de vivre sa misère terrestre sans l’éternel mensonge d’un paradis. Une religion nouvelle, une espérance nouvelle, un paradis nouveau, oui ! Le monde en avait soif, dans le malaise, où il se débattait. Et le père Fourcade le sentait bien, il ne voulait pas dire autre chose, lorsqu’il s’inquiétait, suppliant qu’on amenâ à Lourdes les peuples des grandes villes, la masse profonde du petit peuple qui fait la nation. 100 000, 200 000 pélerins/an, à Lourdes, ce n’était encore que le grain de sable. Il aurait fallu le peuple, le peuple tout entier. Mais le peuple a déserté les églises à jamais, il ne met même plus son âme dans les saintes-vierges qu’il fabrique, rien désormais ne saurait lui rendre la foi perdue. Une démocratie catholique, ah ! l’histoire recommencerait. Seulement, était-ce possible, cette création d’un nouveau peuple chrétien ? Et n’aurait-il pas fallu la venue d’un nouveau sauveur, le souffle prodigieux d’un autre messie ?

Comment féconder le doute universel pour qu’il accouchât d’une nouvelle foi, et quelle sorte d’illusion, quel mensonge divin pouvait gagner encore dans la terre contemporaine, ravagée de toutes parts, défoncée par un siècle de science ? Si les anarchistes, les socialistes extrêmes demandaient violemment l’égalité dans la richesse, la mise en commun des jouissances de ce monde, les pélerins réclamaient avec des larmes l’égalité dans la santé, le partage équitable de la paix morale et physique. Ceux-ci comptaient sur le miracle, les autres s’adressaient à l’action brutale. Au fond, c’était le même rêve exaspéré de fraternité et de justice, l’éternel besoin du bonheur, plus de pauvres, plus de malades, tous heureux. Anciennement, les premiers chrétiens n’ont-ils pas été des révolutionnaires redoutables pour le monde des païens, qu’ils menaçaient, et qu’ils ont en effet détruit ? Eux qu’on a persécutés, qu’on a tâché d’exterminer, sont aujourd’hui inoffensifs, parce qu’ils sont devenus le passé. L’avenir effrayant, c’est toujours l’homme qui rêve d’une société future, c’est aujourd’hui l’affolé de rénovation sociale qui fait le grand rêve noir de tout purifier par la flamme des incendies. Et, perdu, incertain, Pierre, dans son horreur de la violence, faisait cause commune avec la vieille société qui se défendait, sans pouvoir dire d’où viendrait le messie de douceur, au main duquel il aurait voulu remettre la pauvre humanité malade. Lui, désolé, n’était sûr que de tenir son serment, prêtre sans croyance veillant sur la croyance des autres, faisant chastement, honnêtement son métier, dans la tristesse hautaine de n’avoir pu renoncer à sa raison, comme il avait renoncé à sa chair.

Ah ! tristes hommes, pauvre humanité malade, affamée d’illusion, qui, dans la lassitude de ce siècle finissant, éperdue et meurtrie d’avoir acquis goulûment trop de science, se croit abandonnée des médecins de l’âme et du corps, en grand danger de succomber au mal incurable, et retourne en arrière, et demande le miracle de sa guérison aux Lourdes mystiques d’un passé mort à jamais ! Là-bas, Bernadette, le nouveau messie de la souffrance, si touchante dans sa réalité humaine, est la leçon terrible de l’holocauste retranchée du monde, la victime condamnée à l’abandon, à la solitude et à la mort, frappée de la déchéance de ne pas avoir été femme, ni épouse, ni mère, parce qu’elle avait vu la Sainte Vierge.

 

 

 

Au départ, Bernadette Soubirous, puis ensuite

« Dès les premiers miracles, les persécutions commencèrent. Bernadette, traitée de menteuse et de folle, fut menacée d’être conduite en prison. L’abbé Peyramale, curé de Lourdes, et Mgr Laurence, évêque de Tarbes, ainsi que son clergé, restaient à l’écart, attendaient avec la plus grande prudence ; tandis que les autorités civiles, le préfet, le procureur impérial, le maire, le commissaire de police se livraient à des excès de ardents déplorables contre la religion.

Ainsi, le premier jour de marché, il y eut tant de monde, que Lourdes déborda. Tous voulaient voir l’enfant bénie, l’élue de la Reine des anges, qui devenait si belle, lorsque les cieux s’ouvraient à ses yeux ravis. Chaque matin la foule augmentait, au bord du Gave ; et des milliers de personnes finissaient par s’installer là, en se bousculant pour ne rien perdre du spectacle. Toujours la même aventure recommençait : une apparition de la Vierge à une bergère, une voix qui exhortait le monde à la pénitence, une source qui jaillissait, des miracles qui étonnaient et ravissaient les foules accourues, de plus en plus énormes. Ah ! ces premiers miracles de Lourdes, quelle floraison printannière de consolation, au coeur des misérables que dévoraient la pauvreté et la maladie ! L’oeil guéri du vieux Bourriette, l’enfant Bouhohorts ressucité dans l’eau glacée, des sourds qui entendaient, des boiteux qui marchaient, et tant d’autres, Blaisette Soupenne, Benoîte Cazeaux, sauvés des pires souffrances, devenaient les sujets de conversations sans fin, exaltaient l’espoir de tous ceux qui souffraient dans leur âme ou dans leur chair. Le jeudi 4 mars 1858, dernier jours des 15 visites demandées par la Vierge depuis le 11 février 1858 (et non pas 18 apparitions contrairement ce que mentionne Wikipedia.org), il y avait plus de 20 000 personnes devant la Grotte, la montagne entière était descendue. Et cette foule immense trouvait là ce dont elle était affamée, l’aliment du divin, le festin du merveilleux, assez d’impossible pour contenter sa croyance d’une puissance supérieur daignant s’occuper des pauvres hommes, intervenant d’une façon retentissante dans les lamentables affaires d’ici-bas, afin d’y rétablir un peu de justice et de bonté. Ah ce rêve que chaque génération refaisait à son tour, avec quelle énergie indestructible il repoussait chez les déshérités, dès qu’il avait trouvé un terrain favorable, préparé par les circonstances ! Et, depuis des siècles peut-être, tous les faits ne s’étaient pas réunis de la sorte, pour embraser, comme à Lourdes, le foyer mystique de la foi.
Une religion nouvelle allait se fonder, et tout de suite les persécutions se déclarèrent, car les religions ne poussent qu’au milieux des tourments et des révoltes. Comme autrefois, à Jérusalem, lorsque le bruit se répandit que les miracles fleurissaient sous les pas du sauveur attendu, les autorités civiles s’émurent, le procureur impérial, le juge de paix, le maire, surtout le préfet de Tarbes. Celui-ci était justement un catholique sincère, pratiquant, d’honorabilité absolue, mais une tête solide d’administrateur, passionné défenseur du bon ordre, adversaire déclaré du fanatisme, d’où naissent les émeutes et les perversions religieuses. Il y avait à Lourdes, sous ses ordres, un commissaire de police ayant le désir de prouver ses dons de sagacité adroite. La lutte commença, ce fut ce commissaire qui, le premier dimanche de carême, dès les premières visions, fit amener Bernadette devant lui, pour l’interroger. Vainement, il se montra affectueux, puis emporté, menaçant : il ne tira toujours de la fillette que les mêmes réponses. L’histoire qu’elle contait, avec des détails lentement accrus,  s’était peu à peu fixé dans son cerveau d’enfantine, irrévocable. Ah ! la triste enfant, la chère enfant, si douce, dès lors perdue à la vie, crucifiée par l’idée fixe, dont on aurait pu la tirer qu’en la changeant de milieu,  en la rendant au grand air libre, dans quelques pays de plein jour et d’humaine tendresse ! Mais elle était l’élue, elle avait vu la Vierge, elle allait en souffrir toute son existence, et en mourir même. »

Pierre, qui connaissait bien Bernadette, et qui gardait à sa mémoire une pitié fraternelle, la ferveur qu’on a pour une sainte humaine, une créature simple, droite et charmante dans le supplice de sa foi, laissa voir son émotion, les yeux humides, la voix tremblante. Alors, reprenant, il témoigna de ce que Bernadette eut à souffrir. Après l’interrogatoire du commissaire de police, elle dut encore comparaître en la chambre du tribunal.

« Deux docteurs, envoyés par le préfet, pour l’examiner, conclurent hônnetement, comme n’importe quel médecin l’aurait fait, à des troubles nerveux, dont l’asthme était une indication certaine, et qui pouvaient avoir déterminé des hallucinations, en de certaines circonstances ; ce qui faillit la faire interner dans un hôpital de Tarbes. Pourtant, on n’osa l’enlever, on craignit l’exaspération populaire. Elle s’était réfugié ches les soeurs de Nevers, qui desservaient l’hospice de la ville ; et elle y avait fait sa première communion, elle y apprenait difficilement à lire et à écrire. Comme la Sainte Vierge semblait ne l’avoir choisie que pour le bonheur des autres, et qu’elle ne la guérissait point elle-même de son étouffement chronique, on s’était décidé sagement à la conduire aux eaux de Cauterets, si voisines, qui ne lui firent du reste aucun bien. Et, dès son retour à Lourdes, le tourment des interrogatoires, des adorations de tout un peuple, recommença, s’aggrava, lui donna de plus en plus l’horreur du monde. Elle avait vu la Vierge, elle était l’élue et la martyre. La Vierge, disaient les croyants, ne lui avait confié que trois secrets, l’armant de cette triple armure, que pour la soutenir au milieu des épreuves. Longtemps le clergé s’était abstenu, plein de doute lui-même et d’inquiétude. Le curé de Lourdes, l’abbé Peyramale, était un homme rude, d’une infinie bonté, d’une droiture et d’une énergie admirables, quand il croyait être dans le bon chemin. La première fois qu’il reçut la visite de Bernadette, il accueillit, presque aussi durement que le commissaire de police, cette enfant élevé à Bartrès, qu’on n’avait pas vu encore au cathéchisme ; il refusa de croire à son histoire, lui commanda avec quelque ironie de prier la Dame de faire avant tout fleurir l’églantier qui était à ses pieds -rappelons que les apparitions ont eu lieu de février à mars !- ce que la Dame ne fit pas d’ailleurs ; et, si, plus tard, il finit par prendre l’enfant sous sa garde, en bon pasteur qui défend son troupeau, c’est lorsque les persécutions commencèrent et qu’on parla d’emprisonner chette chétive, aux yeux clairs si francs, au récit entêté dans sa douceur modeste.

Puis, pourquoi donc aurait-il continué à nier le miracle, après en avoir simplement douté, en curé prudent, peu désireux de mêler la religion à une aventure louche ? Les livres saints sont pleins de prodiges, tout le dogme est basé sur le mystère. Dès lors, aux yeux d’un prêtre, rien ne s’opposait à ce que la Vierge eut chargé cette enfant pieuse d’un message pour lui, en lui faisant dire de bâtir une église, où les fidèles se rendraient en procession. Et c’est ainsi qu’il se mit à aimer et à défendre Bernadette, pour son charme, tout en se tenant correctement à l’écart, dans l’attente de la décision de son évêque. Cet évêque, Mgr Laurence, semblait s’être enfermé au fond de son évêché de Tarbes, sous de triples verrous, gardant le plus absolu silence, comme s’il ne se passait à Lourdes aucun fait de nature à l’intéresser. Il avait donné à son clergé des ordres sévères, et pas un prêtre ne s’était montré encore parmis les grandes foules qui passaient les journées devant la Grotte. Il attendait, il laissait dire au préfet, dans les circulaires administratives, que l’autorité civile marchait d’accord avec l’autorité religieuse. Au fond, il ne devait pas croire aux apparitions, il ne voyait là sans doute, comme les médecins, que l’hallucination d’une fillette malade. L’aventure, qui révolutionnait le pays, était d’assez grosse importance, pour qu’il la fit étudier soigneusement, au jour le jour ; et la façon dont il s’en désintéressa si longtemps, prouve combien peu il admettait le miracle, n’ayant que l’unique souci de ne pas compromettre l’Eglise, avec une histoire destinée à mal finir. Mais les persécutions allaient s’accentuer. Le ministre des cultes, à Paris, prévenu, exigeait que tout désordre cessât ; et le préfet venait de faire occuper les abords de la Grotte. Déjà, la persévérance des fidèles, la reconnaissance des personnes guéries, l’avaient ornée de vases de fleurs. On y jetait des pièces de monnaie, les cadeaux affluaient pour la Sainte Vierge. C’était aussi des aménagements rudimentaires, qui s’organisaient d’eux-mêmes : des ouvriers-mineurs avaient taillé une sorte de réservoir, afin de recevoir l’eau miraculeuse ; d’autres enlevaient les grosses pierres, traçaient un chemin jusqu’au pied de la colline. »

Puis, comme Pierre voulait arrêter son témoignage de jeunesse de cette année 1858, toutes les personnes qui l’écoutait -les malades surtout- s’exclamèrent, exigèrent la suite. Et il dut promettre d’aller jusqu’au triomphe de la Grotte.

« Et l’empereur (Napoléon 1er, Bonaparte), pendant que son ministre, son préfet, son commissaire de police, se battaient pour le bon sens et le bon ordre,gardait ce grand silence de rêveur éveillé, où personne n’était jamais descendu. Des pétitions arrivaient quotidiennement ; et il se taisait. Des évêques venaient l’entretenir, de grands personnages, de grandes dames de son entourage guettaient, l’emmenaient à l’écart ; et il se taisait. Tout un combat sans trêve se livrait autour de sa volonté, d’une part les croyants, ou simplement les têtes chimériques que passionnaient le mystère, de l’autre les incrédules, les hommes de gouvernement, qui se méfient des troubles de l’imagination ; et il se taisait. Brusquement, dans sa décision de timide, il parla. Le bruit courut qu’il s’était décidé, devant les supplications de l’impératrice. Elle intervint sans doute, mais il y eut surtout, chez l’empereur, un réveil de son ancien rêve humanitaire, un retour de sa pitié réelle pour les déshérités. Comme l’évêque, il ne voulut pas fermer la porte de l’illusion aux misérables, en maintenant par ailleurs l’arrêté impopulaire du préfet qui défendait d’aller boire la vie à la fontaine sainte. L’empereur changea d’avis, il envoya une dépêche, l’ordre bref d’abattre la palissade, pour que la Grotte fut libre. Alors ce fut l’hosanna, ce fut le triomphe. On cria le nouvel arrêté, sur les places de Lourdes, aux roulements du tambour, aux fanfares de la trompette.

Dès le milieu de novembre la commission épiscopale vint procéder à l’enquête dont elle était chargée. Elle interrogea Bernadette une fois de plus, elle étudia un grand nombre de miracles. Pourtant,elle ne retint que 30 guérisons, pour que l’évidence fût absolue. Et Mgr Laurence se déclara convaincu. Il fit cependant preuve d’une dernière prudence, il attendit trois années encore, avant de déclarer,dans un mandement, que la Sainte Vierge était réellement apparue, à la Grotte de Massabielle, et que des miracles nombreux s’y étaient ensuite produits. Il avait acheté de la ville de Lourdes, au nom de l’évêché, la Grotte, avec le vaste terrain qui l’entourait. Des travaux s’éxécutèrent, modestes d’abord, bientôt de plus en plus importants, à mesure que l’argent affluait de toute la chrétienté. On aménageait la Grotte, on la fermait d’une grille. Le Gave était rejeté au loin, dans un lit nouveau, pour établir de larges approches, des gazons, des allées, des promenades. Enfin, l’église que la Sainte Vierge avait demandé, la Basilique, commençait à sortir de terre, au sommet de la roche même. Depuis le premier coup de pioche, le curé de Lourdes, l’abbé Peyramale, dirigeait tout, avec une assiduité excessif, car la lutte avait fait de lui le croyant le plus ardent, le plus sincère de l’oeuvre. Avec sa paternité un peu rude, il s’était mis à adorer Bernadette, il se donnait corps et âme à la réalisation des ordres qu’il avait reçu du Ciel, par la bouche de cette innocente.

La première cérémonie religieuse eut lieu que 6 ans après les apparitions, en 1864 ; et ce fut le jour même où l’on installa en grande pompe, dans la Grotte, une statue de la Vierge, à l’endroit où celle-ci était apparue. Ce matin-là, par un temps magnifique, Lourdes s’était embelli, toutes les cloches sonnaient. 5 ans plus tard, en 1869, la première messe fut dite dans la crypte de la Basilique, dont la flèche n’était point terminée. Ainsi, le désir de guérir guérissait, la soif du miracle faisait le miracle. »

« Dieu avait vaincu,et les miracles n’ont pas cessé depuis ce jour, et ce sont les plus humbles créatures qui sont les plus soulagées. »

Pierre se rappela que son désir de compléter son enquête sur Bernadette,  était une des raisons de son voyage à Lourdes. Et qui savait si la grâce ne lui viendrait pas de cette adorable fille, le jour où il serait convaincu de la mission de pardon divin qu’elle avait remplie sur la terre ? Il lui suffirait peut-être de mieux la connaître encore, malgré tous ce qu’il savait déjà à son propos, de se persuader qu’elle était bien la sainte et l’élue.

« Mais revenons à l’abbé Peyramale si vous voulez bien cher lecteur de mon blog, il était curé de Lourdes, au moment des apparitions de l’année 1858. C’était un homme grand, aux fortes épaules, à la puissante tête excessif, une forte personnalité donc ; un enfant du pays d’une intelligence vive, très honnête, très bon, mais violent parfois et dominateur. Il semblait fait pour la lutte, ennemi de toute exagération superficiel, remplissant son ministère en esprit large. Aussi se méfia t-il d’abord : il refusa de croire aux récits de Bernadette, la questionna, exigea des preuves. Ce fut plus tard seulement, lorsque le vent de la foi devint irresistible, bouleversant les plus rebelles, emportant les foules, qu’il finit par s’incliner : encore fut-il conquis par surtout -et par amour- des humbles et des opprimés, le jour où il vit Bernadette menacée d’être conduite en prison : les autorités civiles persécutaient même une de ses adeptes ; son coeur de pasteur s’éveilla alors,  il se mit à la défendre de son ardente passion de la justice. Dès ce moment, l’abbé Peyramale n’eut plus qu’une seule pensée, exécuter les ordres que la Vierge avait chargé à Bernadette de lui transmettre. Il veilla à l’aménagement de la Grotte : une grille fut posé par sa décision selon les fidèles, quand d’autres disaient que ce fut l’évêque de Tarbes qui ordonna au préfet d’en fixer une (rappelons qu’au XIXe siècle l’église avait encore autant d’autorité  et de pouvoir décisionnaire que l’Etat) ; on canalisa l’eau de la source, on fit des travaux de terrassement pour dégager les abords. Mais surtout, la Vierge avait demandé qu’on construisit une chapelle ; et l’abbé peyramale voulut une église, toute une basilique triomphale. La lutte bientôt commença, une de ces luttes sourdes, acharnées, mortelles, comme il y en a sous la discipline ecclésiastique. Une cause de rupture était là, un champ de bataille où l’on allait se battre à coup de millions : la construction d’une nouvelle église paroissiale, plus grande et plus digne que la vieille église existante, dont l’insuffisance était reconnue, depuis l’affluence sans cesse accrue des fidèles.

Avec son tempérament de constructeur, d’ouvrier passionné du Ciel, il la voyait déjà monter du sol, sa basilique ; dresser au grand soleil son clocher, bourdonnant de cloches. Il se crut même certain de l’appui du nouvel évêque, Mgr Jourdan, qui, après avoir béni la première pierre, prononça une allocution, où il reconnut la nécessité et le mérite de l’oeuvre.

En ce mois d’août 1892 le curé Peyramale était enterré dans la crypte de son église, inachevée et en ruine ; et Bernadette avait longtemps agonisé au loin, au fond d’un couvent à Nevers, où elle dormait aussi à cette heure, sous la dalle d’une chapelle. Pourtant, la basilique de Lourdes est bel et bien présente, entière et belle me direz-vous cher lecteur ; mais celle que nous avons aujourd’hui, c’est bel et bien l’évêque de Tarbes qui, ayant obtenu le dernier mot, est à l’origine de sa création. Des travaux immenses s’éxécutaient, des églises nouvelles poussaient du sol, des rampes colossales menaient jusqu’à Dieu, tout une cité neuve se bâtissait comme par prodige, avec ses jardins, ses promenades, ses quais, ses ponts, ses boutiques, ses hôtels. Et les peuples les plus lointains de la terre accouraient en foule, et la pluie des milions sonnantes et trébuchantes tombait si facilement, si abondante, que la jeune cîté semblait devoir grandir indéfiniment, emplir toute la vallée, d’un bout à l’autre des montagnes. Si l’on supprimait Bernadette, plus rien n’existait, l’extraordinaire aventure rentrait dans le néant, le vieux Lourdes inconnu dormait encore dans son centenaire, au pied du château. Bernadette était l’ouvrière unique, la créatrice, et cette chambre d’où elle était partie, le jour où elle avait vu la Vierge, ce berceau même du miracle, de la merveilleuse fortune future, se trouvait dédaigné, laissé en proie à la vermine, bon seulement à faire une pièce de débarras, où l’on serrait les oignons et les tonneaux vides.

Tout le bruit, toute la clarté, toute l’adoration, tout l’argent éclataient là-bas, en une splendeur de continuelle victoire. Ici, au berceau, dans ce trou glacé et sombre, pas une âme, pas un cierge, pas un chant, pas une fleur. Personne ne venait, personne ne s’agenouillait ni ne priait. Le clergé ignorait ce lieu de misère, où les processions auraient dû se rendre, comme à une station de gloire. C’était là que l’enfant pauvre avait commencé son rêve, par une nuit froide, couchée entre ses deux soeurs, prise d’un accès de son mal, pendant que toute la famille dormait lourdement ; c’était de là qu’elle était partie, emportant ce rêve inconscient, qui allait renaître en elle sous le plein jour, pour fleurir si joliement en une vision de légende. »

Pierre, que la grande émotion humaine de toute cette histoire attendrissait aux larmes, reconfirma son témoignage à demi-voix, résumant un un mot ses pensées : « Cest Béthléem ».

Cette Bernadette dont les pères de la Grotte exploitaient si âprement, ils la redoutaient plus encore morte que vivante. craignant qu’un jour les croyants se mettraient à militer pour que ce soit elle, l’ouvrière unique, qui soit reconnue dans le monde entier, plutôt que l’Eglise. On prêtait même aux pères un projet plein d’astuces profondes. Ils auraient eu l’idée secrète de se réserver le corps de Bernadette, que les soeurs de Nevers se seraient simplement engagées de leur garder, dans la paix de leur chapelle.

Enfin, pierre termina son témoignage au retour vers Paris :

« Ce fut le 8 juillet 1866 que Bernadette quitta Lourdes. Elle partait pour se cloîtrer, à Nevers, au couvent de Saint-Gildard, la maison mère des soeurs qui desservaient l’hospice, où elle avait appris à lire, où elle vivait depuis 8 ans (en vérité donc depuis l’année des apparitions : 1858). Elle avait alors 22 ans, il y avait 8 ans déjà que la Sainte Vierge lui était apparue. Et ses adieux à la Grotte, à la Basilique, à toute la ville qu’elle aimait, furent trempés de larmes. Mais elle ne pouvait plus y vivre, dans la persécution continuelle de l’opinion publique, des visites, des hommages, des adorations. Une humilité sincère, un amour timide de l’ombre et du silence avaient finis par lui donner l’ardent désir de disparaître, d’aller cacher au fond des ténèbres ignorer sa gloire retentissante d’élue, que le monde ne voulait pas laisser en paix ; et elle ne rêvait que de simplicité d’esprit, que de vie tranquille, commune, donnée à la prière et aux menues occupations quotidiennes. 20 jours après à peine son arrivée établie, elle avait pris le saint habit, sous le nom de soeur Marie-Bernard, ne s’engageant encore que par des voeux partiels. Et quand même, le monde l’avait accompagnée, la persécution de la foule autour d’elle recommenca. C’était la crédule passion pour le fétiche, des fidèles se ruant, traquant ce pauvre être devenu Dieu, voulant emporter chacun sa part d’espoir et d’illusion divine. Et elle en pleurait de lassitude, de révolte impatiente, répétant : qu’ont-ils donc à me tourmenter ainsi ? Qu’ai-je de plus que les autres ? A la longue une réelle douleur la prenait à comprendre qu’elle était devenue la « bête curieuse », ainsi qu’elle avait fini par se nommer, avec un triste sourire de souffrance. Elle se défendait bien pourtant, le plus qu’elle pouvait, refusant de recevoir. Mais ce n’était pas encore suffisant pour son désir de solitude, elle dut souvent s’entêter, faire renvoyer des prêtres, brisée à l’avance de devoir toujours raconter la même aventure, de subir éternellement les mêmes questions.

Des princes de l’Eglise, de grands catholiques de combats voulurent la voir, s’attendrirent, sanglotèrent devant elle ; et, dans son horreur d’être en spectacle, dans l’ennui qu’ils causaient à sa simplicité, elle les quittait sans avoir compris, très lasse et très triste. Cependant, elle s’était fait une vie à Saint-Gildard, elle y menait une existence monotone, installée maintenant dans des habitudes qui lui devenaient chères. Elle était si naïve, si fréquemment malade, qu’on l’employait à l’infirmerie. En dehors des quelques soins qu’elle y donnait, elle travaillait, elle avait fini par être une habile ouvrière, brodant avec assiduité des costumes religieux, des devants d’autel. Depuis qu’elle savait lire, les livres l’intéressaient, les belles histoires de conversion, les belles légendes où passaient les saints et les saintes, les beaux et effroyables drames aussi où l’on voyait le diable bafoué, replongé dans son enfer. Seulement, sa grande tendresse, son émerveillement continuel resta la bible, ce Nouveau Testament prodigieux, dont le perpétuel miracle ne la lassait jamais. Elle se souvenait de la bible de Bartrès, de ce vieux livre jauni, depuis 100 ans dans la famille ; elle revoyait son père nourricier, à chaque veillée, piquer une épingle au hasard, puis commencer en haut de la page de droite une lecture ; et, en ce temps-là, elle les connaissait déjà si bien, ces saintes écritures admirables, qu’elle aurait pu les continuer par coeur, après n’importe quelle phrase. Jusqu’à sa mort, elle demeura l’innocente, l’enfantine, qui aimait à rire, à sauter, à jouer. En vieillissant,  en souffrant, elle devenait un peu âpre et violente, son caractère se gâtait, inquiet, rude parfois ; et c’étaient de petites imperfections, dont elle avait, après les crises, de mortels remords. Elle s’humiliait, se croyait damnée, demandait pardon à tous le monde. Et ce don de l’enfance qu’elle conservait, cette innocente simple enfant qu’elle était restée, faisait encore que les enfants la chérissaient, en reconnaissant toujours en elle une des leurs ; tous couraient à elle, sautaient sur ses genoux, lui prenaient le cou entre leurs petits bras ; et le jardin retentissait alors de parties folles, de courses, de cris ; et ce n’était pas elle qui courait le moins, qui criait le moins, si heureuse de redevenir une fillette pauvre, ignorée, comme aux jours lointains de Bartrès !

A Saint-Gildard,  Bernadette songeait-elle souvent à Lourdes ? Que savait-elle du triomphe de la Grotte, des prodiges qui, journellement, transformaient cette terre du miracle ? On avait défendu ses compagnes de lui parler de ces choses, on l’entourait d’un absolu et continuel silence. Elle-même n’aimait point à en parler, se taisait sur le passé mystérieux, ne semblait désireuse de connaître le présent, si triomphal qu’il put être. Sûrement, elle refit souvent en pensées le beau voyage de ses souvenirs, elle dut connaître, en gros, tous les grands évènements de Lourdes. Mais. Non, non ! Ce n’était plus à elle, ce pays de foule, de violence et de négoce. Elle y aurait trop souffert, dépaysée, étourdie, honteuse. Elle qui n’était point aller à Lourdes, ni pour la mort de son père, ni pour celle de sa mère, devait y vivre continuellement en songe. On lui avait volé sa gloire, son oeuvre resplendissait dans un continuel hosanna, et elle ne goûtait de joie qu’au fond de l’oubli, de cette ombre de cloître, où l’oubliaient les opulens fermiers de la Grotte. Par ailleurs avec l’âge, les maux de Bernadette augmentaient chaque année, c’était enfin la passion qui commençait, la passion de ce nouveau messie enfant, venue pour le soulagement des misérables, chargée d’annoncer aux hommes la religion de divine justice, l’égalité devant les miracles, bafouant les lois de l’impassible nature. Elle ne se levait plus que pour traîner de chaise en chaise, pendant quelques jours ; et elle retombait, elle était forcé de reprendre le lit. Ses souffrances devenaient épouvantables. Son hérédité nerveuse, son asthme, aggravé par le cloître, avait dû dégénérer en phtisie. Elle toussait affreusement, des quintes qui déchiraient sa poitrine en feu, qui la laissaient à demi morte.

Elle essayait de l’eau de Lourdes, qui ne lui apportait aucun soulagement. Seigneur, roi tout puissant, pourquoi donc la guérison des autres et pas la sienne ? Pour sauver son âme ? Mais alors donc vous ne sauvez pas les âmes des autres ? Elle sanglotait, elle répétait, pour s’encourager : « Le Ciel est au bout, mais que le bout est long à venir ! « c’était toujours l’idée que la souffrance est le creuset, qu’il faut souffrir sur la terre pour triompher ailleurs, que souffrir est indispensable, enviable et béni. Elle craignait la révolte qui l’enrageait parfois, elle voulait aussi se raidir contre le mal qui voulait son corps, et elle se crucifiait en pensée, elle étendait ses bras en croix pour s’unir à Jésus, les membres contre ses membres, la bouche contre sa bouche, ruisselante de sang comme lui, abreuvée comme lui d’amertume. Au milieu de son affreux supplice, soeur Marie-Bernard prononça ses voeux perpétuels, le 22 septembre 1878. Et ce fut l’agonie, ce fut la mort. Le vendredi 28 mars 1879, on crut qu’elle ne passerait pas la nuit. Et elle avait raison, elle condamnait sa vie inutile, sa vie cruelle, lorsqu’elle disait : «  ma passion finira jusqu’à ma mort  et durera pour moi jusqu’à mon entrée dans l’éternité. » Elle s’était fait donner un grand crucifix, elle le pressait violemment sur sa triste poitrine de vierge, en criant qu’elle aurait voulu l’enfoncer dans sa gorge, et qu’il y restât. Vers la fin, ses forces l’abandonnèrent, elle ne pouvait plus le tenir de ses mains tremblantes. C’était pourtant le seul homme que sa virginité devait connaître, le seul baiser sanglant donné à sa maternité inutile, déviée et pervertie. Enfin la mort eut pitié. Le lundi de Pâques, elle fut prise d’un grand frisson. Des hallucinations la troublaient, elle grelottait de peur, elle voyait le démon ricaner, rôder autour d’elle. « Va-t-en, Satan ! Ne me touche pas, ne m’emporte pas ! ». En fait, c’était la vie qui la menaçait, c’était la vie qu’elle chassait, de même qu’elle avait renié la vie en réservant à l’Epoux céleste sa virginité torturée, clouée sur la croix. Ce dogme de l’Immaculée Conception, que son rêve de fillette souffrante était venu consolider, souffletait la femme, épouse et mère.

Le mercredi de Pâques, le 16 avril, l’agonie dernière commença. Dieu lui faisait enfin l’insigne faveur de combler ses voeux ; en l’endormant du bon sommeil de la terre, où l’on ne souffre plus. Elle demanda pardon à tous le monde. Sa passion était consommée, elle avait, comme le Sauveur, les clous et la couronne d’épines, les membres flagellés, le flanc ouvert. Comme lui, elle leva les yeux au ciel, elle étendit les bras en croix, en jetant un grand cri « Mon Dieu ! » Et, comme lui, vers 15h, elle dit : « J’ai soif ». Elle trempa les lèvres dans le verre, elle pencha la tête, et mourut. Ainsi mourut, très glorieuse et très sainte, la voyante de Lourdes, Bernadette Soubirous, soeur Marie-Bernard, des soeurs de la Charité de Nevers. Son corps resta exposé pendant 3 jours, et des foules énormes défilèrent, tout un peuple accouru,  l’interminable queue des dévôts affamés d’illusions et d’espoirs qui frottaient à la robe de la morte des médailles, des chapelets, des images, des livres de messe, pour tirer d’elle encore une grâce, un fétiche portant bonheur. Même dans la mort on ne pouvait la laisser à son rêve de solitude, la cohue des misérables de ce monde accourait, buvait l’illusion autour de son cercueil. Un dernier miracle émerveilla le couvent, le corps ne changea pas, on l’ensevelit au 3e jour, souple, tiède, les lèvres roses, la peau très blanche, comme rajeuni et sentant bon. Aujourd’hui, Bernadette Soubirous, la grande exilée de Lourdes, pendant que la Grotte resplendit en son triomphe, dort obscurément d’un profond sommeil éternel à Saint-Gildard, sous la dalle d’une petite chapelle, dans l’ombre et dans le silence des vieux arbres du jardin.

Publié par jeremie92

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